LE SECTICIDE
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LA VIOLENCE DANS
LES MOUVEMENTS SECTAIRES

UNIVERSITE PARIS X - NANTERRE 

 ANNEE 1994 - 1995
Sciences de l’Education.

U.E D 2 - 627 - La Violence dans le Champ Educatif- Etudes et Analyses .

Professeur : Jacques PAIN
Par MADAME A.X.
 

 

LA VIOLENCE DANS
LES MOUVEMENTS SECTAIRES
 

TABLE DES MATIERES

INTRODUCTION
CHAMP ET OBJET D’ETUDE
LA PROBLEMATIQUE
BILAN DE LA PHASE D’EXPLORATION
CADRE THEORIQUE POUR LA PROBLEMATIQUE
LES CONCEPTS DE LA PROBLEMATIQUE
LES HYPOTHESES
L’INSTITUTION
LA LOGIQUE D’ENFERMEMENT
IN GROUP / OUT GROUP
LE PANOPTICON
LE LEADER
LE DISCOURS
LE DISCOURS "COHESIF OU COMMUNAUTAIRE"
LE DISCOURS FANTASMATIQUE DE L’UN
DISCOURS UTOPIQUE
DISCOURS DE DRAMATISATION DU CAS DES USAGERS
LE DENIGREMENT
ENONCES CONTRADICTOIRES ou DOUBLE BIND
RESEAU  POLYMORPHE DE SOUTIEN
LES PROCESSUS DE VICTIMISATION
LA PARANOIA
ELABORATION D’UNE ANGOISSE DYSFONCTIONNELLE
LE SACRIFICE
LA VIOLENCE CONTAGIEUSE
SPECULAIRE , PROBLEMES IDENTITAIRES ET DISSOLUTION DU TIERS
LA PROSTITUTION OU LA REMEMORATION DU CORPS COLLECTIF ?
VIOL ET INCESTE
LA RELATION AU CORPS
SUICIDES ET MEURTRES
CONCLUSION
ANNEXES
 

 

INTRODUCTION

 

Ma réflexion sur les mouvements sectaires a commencé avec l’élaboration d’une bibliographie sur ce thème, centrée essentiellement sur la problématique de la secte en tant qu’institution.

Le cadre théorique qui avait servi de cadre d’analyse à ce travail se fondait plus particulièrement sur l’analyse institutionnelle.

Les trois modalités selon lesquelles fonctionne une institution : l’institué, l’instituant et l’institutionnalisation, ainsi que les travaux de Lourau, Lapassade, Castoriadis et la lutte permanente que ceux-ci évoquent entre l’instituant et l’institué avaient servi de base à ce travail bibliographique.

Dans notre dossier actuel sans dresser une typologie exhaustive des violences que l’on peut répertorier dans les sectes, nous nous appliquerons à étudier les relations violentes qui y ont cours.

Au départ de ce travail nous voulions savoir si tous les mouvements sectaires généraient de la violence, même et surtout ceux qui la dénient.

On pouvait se demander si la violence qui était évoquée à propos, par exemple, de drames tels que les suicides collectifs de Guyana, de Wacco ou, plus proche, la tragédie du Temple Solaire était de l’ordre de l’événementiel ou spécifique à certains groupes sectaires ou, enfin, si celle-ci était le mode de relation de tout groupe de ce type.

 

CHAMP ET OBJET D’ETUDE

 

C’est essentiellement celui des groupes qu’il est convenu d’appeler les nouvelles sectes plus particulièrement apparues en France après mai 1968, bien que notre pays n’en ait pas l’exclusivité, loin s’en faut, comme nous le verrons.

Les sectes dans leur pluralité et leur typologie peuvent être regroupées géographiquement et temporellement de façon à permettre véritablement la révélation d’un champ spécifique.

Pour l’étude de ce champ, nous nous sommes basés sur le concept de secte, tel qu’il est défini dans son acception sociologique, bien que cette signification ne soit encore que partiellement élucidée.

Le dictionnaire de sociologie nous donne : " terme traditionnellement employé de façon péjorative pour désigner des groupes d’individus professant une doctrine née en marge ou en réaction à une église ou une tradition religieuse dominante. L’élaboration par M. Weber des idéaux-types église (institution de salut) et secte (groupe contractuel) reste à la base des analyses contemporaines.

Depuis 1960, sont apparues des sectes d’un type nouveau, le plus souvent d’origine orientale (Moonistes, Krishna, etc.) et présentant des caractéristiques sensiblement différentes des sectes protestantes : organisation pyramidale, anti-intellectualisme, refus du politique ."

Dans un article datant de 1980 La socialisation utopiques aux valeurs, J. Seguyanalyse la dimension utopique du mouvement sectaire.

Il caractérise la secte comme un Groupement volontaire d’égaux ayant choisi de vivre un même projet ." Ainsi, le caractère groupal de la secte, différencie-t-il celle-ci de la mystique, le troisième groupe défini par E. Troeltsch en tant que type d’organisation religieuse (l’autre étant le type Eglise). En effet, note J. Seguy, celle-ci est " essentiellement individualiste et incapable de structurer des groupes ."

La connotation militante et communautaire (que la cohabitation existe ou non) de cette définition sociologique de la secte, apparaît dans les termes employés qui évoquent la mise en oeuvre d’un projet.

J. Seguy insiste " sur la superposition de deux couches successives dont la plus ancienne a son origine principale sur le terrain protestant et dont l’autre inclut les nouvelles sectes " (Scientologie, Enfants de Dieu, Association pour l’unification du christianisme mondial, etc.) autant d’éléments qui attestent de la diversité des groupes au sein du mouvement sectaire.

J. Vernette note qu’à la différence des anciennes sectes, les nouvelles suscitent de par leurs activités et finalités, des réactions de défense, non plus seulement du corps ecclésial, comme autrefois, mais, essentiellement, du corps social.

Il écrit que " le contexte sociologique est devenu favorable à l’apparition de groupes de croyants sauvages car il comporte deux volets :

            - une démobilisation par rapport au projets et systèmes de valeurs collectifs,

            - un éclatement du corps social en de multiples tribus repliées sur elles-mêmes "

Parmi les traits distinctifs qui sont, selon cet auteur, ceux de la secte, nous trouvons :

            - le choix volontaire et mutuel,- le séparatisme et l’exclusivisme,

            - l’auto-identification au groupe,

            - la surveillance et l’exclusion,

            - l’élitisme et la légitimation directe par Dieu.

Si aucun de ces traits n’existe à l’état pur, ils n’en constituent pas moins les caractéristiques essentielles des groupements sectaires.

 

Pour étayer notre réflexion, nous avons établi un tableau recensant quelques expressions utilisées par la presse en ce qui concerne les sectes :

 

1

Les sectes : La foire aux Gourous Grands Reportages n° 63 Septembre 1986

2

Moon : le révérend manipulateur Grands Reportages n° 63 Septembre 1986

3

Jim Jones : le dictateur de l’Apocalypse Grands Reportages n° 63 Septembre 1986

4

Les sectes totalitaires Revue Esprit Janvier 1978

5

La braguette magique Essai Québécois Juillet 1993

6

Contre le viol psychique : les sectes et la loi Futuribles Novembre 1993

7

Sectes : les ogres modernes Enfant d’abord n° 178 Avril 1994

8

Danger des sectes, le totalitarisme La Croix l’Evénement Novembre 1994

9

Les sectes : un poison social Permanences n° 314 Septembre 1994

10

Les germes mortels de la secte Aum L’Est Républicain Mars 1995

11

Une secte japonaise très toxique La Croix l’Evénement Mars 1995

12

Une journée au pays des fous de dieu Transfac Avril 1995

13

" Les fous de dieu " de l’occident Le Monde Avril 1995

14

Plainte contre Secticide : le Groupement débouté à Verdun Est Républicain Avril 1995

15

Aum Shinri-Kyo, les fous de l’Apocalypse Le Monde Avril 1995

16

Aum : les allumés de l’Apocalypse Le Nouvel Observateur Avril 1995

17

Le gourou " des Chevaliers du Lotus d’Or " est soupçonné de viol Le Monde Avril 1995
 

Tous les titres de ces articles sont porteurs d’une connotation de violence et renvoient à la peur, à la terreur, à la victimisation et à la menace pouvant aller jusqu’à la mort. S’y ajoute un élément apocalyptique de fin du monde, de démesure et de folie qui renvoie à la violence terrifiante du sacré qui est, selon R. Girard " ce pouvoir de la violence nue que toute société tente de rejeter hors d’elle-même "

Pour G. Ballandier, les thèmes apocalyptiques nous mettraient en " présence d’une violence absolue qui met en cause, non seulement la société, mais la nature qui la porte, le cosmos à l’intérieur duquel elle se situe ."

Par ailleurs, qu’il s’agisse de H. Desroches ou de N. Cohn ,les ouvrages de l’un et de l’autre de ces auteurs renvoient à l’étroite parenté qui lie révolution et quête du royaume.

 

LA PROBLEMATIQUE
 

BILAN DE LA PHASE D’EXPLORATION

 

Nos diverses lectures sur les institutions à risques et le totalitarisme ainsi que nos recherches sur les violences exercées dans et par les sectes nous ont conduit à élaborer notre problématique comme suit :

Les groupes sectaires présentent les caractéristiques des institutions violentes. Ils fonctionnent sur un mode totalitaire. Il s’y exerce une violence de type totalitaire.

Les sectes seraient donc des institutions à risques devenant plus ou moins rapidement des institutions totalitaires au sens qu’en donne E. Goffman.

Or, pour J. Bergeret : " les totalitarismes affichent des prétentions plus universelles et plus radicales d’utilisation directe de la violence fondamentale, sans besoin de secondarisation. "

 

CADRE THEORIQUE POUR LA PROBLEMATIQUE

 

Notre approche, à la suite de J. Pain se veut une recherche ouverte par J. Freund, R. Girard, M. Maffesoli et J. Bergeret.

Si J. Pain entend la violence comme un paramètre du dynamisme fondamental au sens de J. Bergeret , il postule également que cette violence fondamentale est originaire voire originelle.

C’est dans cette optique que nous aborderons la relation violente au sein de laquelle quatre dimensions fondamentales travaillent le sujet, selon les termes de ce même chercheur.

Il s’agit du corps, de l’institution, de la psychose et de la mort.

Dans Violence, conflit et médiation, J. Pain écrit : " c’est ça la relation violente, c’est en somme la relation toute nue ou cet enjeu du pouvoir sur l’autre ne peut pas ne pas obséder l’un et l’autre "

Nous souhaitons donc que notre approche se réfère tant à la socio-politique, qu’à l’analyse institutionnelle, et à la phénoménologie.

 

LES CONCEPTS DE LA PROBLEMATIQUE

 

Nous ne pouvons mener notre étude sans que soit fait un travail de conceptualisation sur l’agression, la violence et l’agressivité.

S’appuyant sur Delannoy et Feyercisen, J. Pain nous propose dans Violence ou pédagogiede retenir de l’agression l’idée d’une " étho-défense humaine ", réactions et comportements liés au biotope culturel et gardant un caractère de réflexes.

Dans ce même chapitre, l’agressivité y est définie comme " une disposition bio-affective, réactionnelle à l’environnement, une défense d’ambiance ."

Selon J. Pain, le contexte de nos structures institutionnelles sont tout particulièrement propices à sa manifestation.

Enfin, ce même auteur envisage la violence comme " une démarche volontaire de destruction de l’intégrité de l’autre ", c’est une stratégie plus ou moins maîtrisée dans le but de nuire.

C’est l’agression hors du cadre des contingences ordinaires.

Y. Michaud, quant à lui, tente de donner une définition de la violence qui rende compte aussi bien des états que des actes de violence : " Il y a violence quand, dans une situation d’interaction, un ou plusieurs acteurs agissent de manière directe ou indirecte, massée ou distribuée, en portant atteinte à un ou plusieurs autres à des degrés variables, soit dans leur intégrité physique, soit dans leur intégrité morale, soit dans leurs possessions, soit dans leurs participations, symboliques et culturelles. "

J. Freund propose la définition suivante : " La violence consiste en un rapport de puissance et pas simplement de force, se déroulant entre plusieurs êtres (au moins deux) ou groupements humains, de dimension variable... "

Par ailleurs, l’auteur précise que si la force est de l’ordre de l’addition, la puissance est de l’ordre de la multiplication. Il différencie violence directe et violence indirecte, la première étant une violence en acte, la seconde étant de situation ; cette dernière serait, dit-il, plus insidieuse car plus diffuse et larvée, assujettissant les êtres en les envoyant dans des institutions sur-violentes où ils seront plus " soignés " que " punis ".(M. Foucault).

" Les système tyranniques et despotiques révolutionnaires ou non, constituent les exemples les plus courants. "

Nous verrons que le système sectaire semble relever, tout particulièrement de ce type de violence.

Dans son étude polémologique, J. Freund cite J. Galtung qui distingue violence actuelle et violence structurelle ; en d’autres termes, cette distinction recoupe celle de J. Freund, mais lui ajoute une seconde dénomination, entre le conflit symétrique et le conflit asymétrique.

Les groupes sectaires nous offriront des exemples de ces deux types de conflits, dans la mesure où les forces en présence ne sont que rarement équilibrées, loin s’en faut.

Nous ajouterons que J. Galtung considère tout conflit comme mauvais et à proscrire.

Pour J.Bergeret , par contre, bien que le destin intégratif de la violence fondamentale ne soit jamais joué d’avance, celle-ci représente un potentiel pouvant être considéré comme " utile en soi ", dans la mesure où cette violence foncière ne demeure pas " flottante, errante, inemployée, retournée contre un objet interne mal constitué.

Van Riller, pour sa part, préfère le terme de conduites agressives à celui d’agressivité.

Alors que l’agressivité serait " une disposition visant à se défendre ou à s’affirmer ", les conduites agressives seraient, quant à elles, fonction d’une part de la signification que l’être humain va accorder aux stimuli, d’autre part de la relation qu’il entretient avec sa propre image.

Enfin, nous nous référerons à la conception très féconde que H. Laborit propose de l’agression et de l’agressivité et, notamment, à l’exploration à laquelle il procède du concept d’angoisse articulé à un ensemble de " réaction " conjoncturelles et conjecturelles.

J. Pain nous rappelle que, ce faisant, H. Laborit s’inscrit dans la recherche entreprise par la philosophie phénoménologique et par la psychanalyse lacanienne.

Et de noter que si, tout comme il y a des nids de la violence, il y a des nids de l’angoisse, celle-ci n’en est pas moins " l’un des noeuds du problème, un noeud de situation difficile ."

Nous verrons donc comment, appliquée aux sectes, la soumission à travers les somatisations fixe l’angoisse, tandis que l’agression la réalise et que l’imaginaire en permet la métabolisation.

 

LES HYPOTHESES

 

Suite à la démarche d’interrogation et de conceptualisation déjà menée nous posons les hypothèses suivantes :

Les groupes sectaires se constituent autour d’un élément sacré ou perçu comme tel.

La violence en est un élément intrinsèque et y deviendrait " le signifiant du désirable absolu " le gourou en est le monstre sacré.

La secte prétend substituer des conditions archaïques et primitives de justice au système judiciaire en cours. On y observe surgissement de l’acting out dans ce qu’on croyait passage à l’acte.

La relation violente en est le mode relationnel intrinsèque.

 

L’INSTITUTION

 

" Vous savez bien que nous ne quittons jamais l’institution. Elle nous imprègne jusque dans l’inconscient ", dit J. Pain.

Dans Intégrer la violence, ce même auteur écrit : " notre pratique de formation et d’intervention nous enseigne que les situations de violence concentrent des micro cultures et de l’institutionnel au coeur d’une émotion subjective construite en groupe ."

Nous reprendrons les termes de ce chercheur pour dire qu’à l’instar du champ éducatif, le champ sectaire est hyper relationnel et à ce titre " voué à la rencontre relationnelle contrainte ."

Tout comme les appareils éducatifs, le système sectaire est un appareil de dressage où est visé le pouvoir sur l’autre, où s’exerce la contrainte mutuelle, avec une intention d’autant plus normative que le discours est élitiste.

Pour J. Pain, institution et violence forment un couple fondateur dans le réseau duquel tout un chacun est pris.

C.Lagrange résume ainsi la violence institutionnelle : " est violence institutionnelle toute action effectuée par des membres d’une institution directement ou indirectement, physiquement ou moralement, par l’usage de la force ou par la force de l’inertie, voire également par l’absence d’analyse et de traitement des difficultés existantes et ayant des conséquences néfastes sur un individu ou sur une collectivité ."

Il semble en être de même de l’emprise socio-mentale dont parle M. Pagès.

Examinons ce qui pourrait expliquer que dans les mouvements sectaires, les violences de l’institution ordinaire s’y retrouvent démultipliées.

Partons de ce que R. Lourau écrit en citant E. Goffman à propos des institutions totalitaires ou totales. " Totalitaires parce que coupées des normes sociales extérieures et, par ailleurs, fortement réglementées, elles offrent une analogie avec les systèmes politiques dits totalitaires ; mais aussi, en un sens, totales parce qu’elles incarnent le projet toujours latent dans notre culture, de condenser dans un espace, le concept de totalité qui ne cesse de hanter la philosophie occidentale ."

 
 

LA LOGIQUE D’ENFERMEMENT

 

Celle de l’institution sectaire crée un nouveau découpage, de nouvelles frontières avec une mise à distance du monde extérieur.

D. Vidal y voit : " des entreprises de renfermement politique, organisationnel, symbolique, culturel, langagier même, qui investissent tout champ et le dissèquent, le clouent et traitent chacun de ces lieux comme des clôtures ."

Dans son article il développe l’idée que le terme récurrent " de la clôture, de la barrière, du rempart, de la haie " confirme le converti dans son statut d’élu et de sauvé ainsi que dans " sa posture d’exception ", dans la mesure ou Dieu est déjà là et où sa présence est avérée dans cet espace-temps ainsi circonscrit.

Pour J-L. Zanda, il importe peu que les adeptes vivent en communauté ou pas, ce qui caractérise la secte, c’est la logique de rupture.

Cette logique est moins une démarcation qu’un radicalisme dans la tenue vestimentaire, les pratiques alimentaires ainsi que celles de la vie sociale et religieuse s’exprimant dans l’ascèse, par exemple, et nous le verrons plus loin, dans une violence codifiée s’exerçant notamment sur les enfants.

Ce clivage s’exprime donc par un ensemble de pratiques codifiées de façon généralement très rigide engendrant un ensemble de réactions de défense et de violence.

A propos de l’Eglise de Scientologie, A. Woodrow écrit que, " selon la loi sociologique de la déviance-amplification, plus le mouvement a rencontré d’hostilité et de répression, plus il est devenu rigide quant à son règlement interne et hostile envers l’ennemi extérieur ."

T. Baffoy, quant à lui, n’hésite pas à titrer un de ses articles " Les sectes totalitaires "

L’auteur procède à une analyse empreinte d’une approche goffmanienne et opère un certain nombre de rapprochements entre la secte et l’institution totalitaire. Ce faisant, il propose une liste non exhaustive d’indicateurs des contraintes portant sur la structure, le comportement, la doctrine etc. des dites sectes, dans leur dynamique tant interne qu’externe.

Il en arrive à mettre en correspondance le totalitarisme qui peut se pratiquer dans les sectes avec l’analyse des régimes politiques totalitaires effectuée par Friederich et Brzezinski.

Ces indicateurs sont :

  • Idéologie et discours totalisant que personne ne peut critiquer sous peine de sanctions terribles
  • Un parti unique excluant les différences et le pluralisme.
  • La terreur policière et les menaces.
  • Le monopole de l’information et des moyens de communication.
  • Un contrôle étroit et rigoureux de chaque instant, de chacun par chacun.
  • Le dirigisme économique.

Ce qui implique " une obéissance inconditionnelle " et une " mobilisation massive " et illimitée pour le compte du groupe et/ou du leader.

L’auteur illustre son propos de nombreux exemples et fait état du rapport officiel américainqui, en 1974, dénonça les exaction courantes pratiquées par le groupe des Enfants de Dieu, groupe réunissant les éléments les plus durs de " Jésus-Révolution ."

Enfin, il donne un aperçu de la problématique nouvelle qui lie, selon lui, les sectes aux régimes totalitaires de gauche comme de droite.

Notant les techniques fascistes de certaines sectes, telle la Sokka Gakkaï au Japon, il évoque la dangerosité de ce qu’il appelle " les sectes politico-religieuses ."

L’auteur cite également la secte Moon comme un " postulant sérieux à la palme du totalitarisme ."

Si beaucoup d’auteurs évoqueront la logique d’enfermement et de clôture, tous dénonceront les phénomènes d’occultation.

Au sujet de la secte des " Trois Saints Coeurs ", Y. Lecerf a procédé à une analyse socio-politique des plus utiles pour la compréhension des sectes de type totalitaire.La multinationale Pianto, créée par cette secte est qualifiée par l’auteur " d’entité économico-théocratique " " qui revendique pour elle-même la totalité des prérogatives et des pouvoirs d’un état ."

Le gouvernement théocratique absolu, nous dit Y. Lecerf, est détenteur d’une autorité s’étendant totalement sur toutes les actions de ses ressortissants et les sanctionnant par des peines de damnation éternelle.

Son approche wébérienne de l’idéal-type l’amène à constater le néocapitalisme théocratique pratiqué par la secte comme forme dégénérée du néocapitaliste monopoliste d’état.

Mendel ne parlait-il pas de " la plus value de pouvoir ? " Quant à H. Arendt, dans son ouvrage " Le système totalitaire ", elle écrit : " la domination totale ne tolère aucune activité qui ne soit entièrement prévisible ."

 

IN GROUP / OUT GROUP

 

On a noté que la logique d’isolement, de coupure et de rupture qui est celle du mouvement sectaire entraîne une similitude avec l’asile en tant que lieu de mise à distance et de guérison.

E. Goffman étudiant ces " institutions totales " que sont les asiles au sein des institutions, nous fait remarquer que si, généralement, clivages et démarcations y sont marqués matériellement (grilles, barrières, murs), c’est plus encore " la contre vision du monde " qui y est engendrée à des degrés divers qui les caractérise.

Nous y reviendrons ultérieurement, lorsque nous traiterons des moyens plus ou moins violents mis en oeuvre par la secte pour créer cette contre vision du monde mais notons dès à présent qu’il y a d’un côté les élus et de l’autre les damnés et que, quoi qu’il en soit, la secte entend procéder à la séparation du bon grain de l’ivraie.

L’individu dont l’appartenance sectaire est connue fait le plus souvent l’objet d’un marquage conduisant à ce que les interractionnistes ont appelé la stigmatisation. On notera que celle-ci est aussi bien le fait de la société envers l’individu qui se voit imposer un statut de marginalité que celui du groupe sectaire envers la société.

Ces processus de rejet et d’ostracisme qui aboutissent à l’étiquetage au nom d’un comportement qui transgresse la norme sociale, se font de part et d’autre : les individus de l’in group stigmatisant ceux de l’out group au nom de pratiques qui sont interprétées comme symptômes de maladies , ceux de l’out group stigmatisant à leur tour ceux de l’in group pour leurs pratiques en tant que symptôme de déviance.

Le groupe d’appartenance est alors valorisé au détriment du ou des autres groupes extérieurs.

On le voit, certains groupes sectaires se retirent du jeu social et entrent dans la marginalité, tandis que d’autres, sans y entrer complètement et sans recourir à des méthodes illicites constituent des sous cultures coexistant tant bien que mal avec la culture ambiante.

Enfin, notons ceux que l’on peut trouver sur le marché juteux du sacré parmi les sous produits spirituels.

Nous citerons le Groupement et son système de vente pyramidale ainsi que certains des groupes qui proposent des stages de développement personnel, tel Landmarck éducation, de thérapie et d’humanisme (Mouvement humaniste, IVI, ACC).

Ceci concerne ce que T. Baffoy appelle " le début d’une mode mystico-managériale " qu’il considère comme bien plus qu’un épiphénomène.

Cet enfermement " volontaire " pour certains nous amène à parler de ce que M. Foucault appelle le panoptique qui sert tant à amender qu’à soigner, instruire, garder, surveiller.

LE PANOPTICON

 

P. Paillet, dans un article la vie en institution compare sectes et communautés religieuses et s’interroge sur la signification d’une telle option pour la clôture, " séparation tout à la fois matérielle et symbolique, qui délimite un territoire en partie intransgressable à l’intérieur duquel se déroule la vie de la communauté ."

M. Foucault, quant à lui, écrit : " le panopticon fonctionne comme une sorte de laboratoire de pouvoir, il est polyvalent dans ses applications, c’est un type d’implantation des corps dans l’espace, de distribution des individus les uns par rapport aux autres.... chaque fois qu’on aura affaire à une multiplicité d’individus auxquels il faudra imposer une tâche ou une conduite, le schéma panoptique pourra être utilisé à chacune de ses applications il permet de perfectionner l’exercice du pouvoir ."

Il poursuit " et pour s’exercer, ce pouvoir doit se donner l’instrument d’une surveillance permanente, exhaustive, omniprésente, capable de tout rendre visible mais à la condition de se rendre elle-même invisible. Elle doit être un regard sans visage qui transforme tout le corps social en un champ de perception : des milliers d’yeux, postés partout, des attentions mobiles et toujours en éveil, un long réseau hiérarchisé... ce qui s’enregistre ainsi se sont des conduites, des attitudes, des virtualité, des soupçons - une prise en compte permanente du comportement des individus "

Ainsi peut-on penser que la secte réunit en son sein clos un certain nombre de schémas panoptiques agissant en interaction et absorbant à l’instar des relations familiales que cite M. Foucault, des schémas externes, scolaires, militaires puis médicaux, psychiatrique et psychologiques.

Que l’on pense à D... ex adepte de l’Eglise du Christ de Paris : " nous avions tous et toutes un " discipleur ", il fallait tout lui raconter, tout lui dire, nos moindres faits et gestes devaient lui être rapportés dans le détail : qu’avions nous fait, dit et pensé dans quelque domaine que ce soit y compris le plus intime. "ou à S... " nous ne pouvions partir en vacances qu’après en avoir obtenu l’autorisation et qu’accompagnés d’un ou deux autres adeptes du même sexe " ou une autre encore " lorsque nous n’allions pas bien, on nous disait que la cause en était nos péchés et que nous devions nous soigner par l’aveu de nos fautes et la prière ."

Dans " Le 54ème " T. Huguenin ex adepte de la secte du Temple Solaire, s’exprime en ce sens : " Evelyne devenait de plus en plus directive : non, Thierry, c’est fini tout ça, maintenant tu dois vivre comme cela, tu dois faire ceci, tu ne dois plus penser comme cela, tu dois lire tel livre, ce que tu lis là est inintéressant au possible, ce n’est pas comme ça que tu progresseras... "

Le salut est thérapeutique, la secte est tout à la foi un lieu de soins, de salut, d’éducation, d’amendement et de socialisation partisane.

M. Maffesoli note que le programme de panopticon prévu pour la prison, peut être appliqué à tout un ensemble d’institutions : ; usines, écoles, casernes.

Nous pensons que l’institution sectaire l’applique elle aussi. Ecoutons ce que Okada, le fondateur de la secte Mahikari écrit : " En ces mondes, les dieux apparaissent et disparaissent avec une rapidité prodigieuse, insaisissable. Mais j’ai mis en place des dizaines de millions de Dieux subordonnés et d’esprits messagers qui me permettent de connaître, dans l’instant même, chacune de vos prières et chacun de vos comportements ."

Ainsi que l’écrit M. Maffesoli : " Le pouvoir n’est plus un rôle passible de réversion et de changement, il est une fonction dont la puissance à la manière Kafkaïenne, tient à son invisibilité ."

LE LEADER

 

S. Tomkiewicz dans ses travauxne manque pas de citer parmi les caractéristiques qui permettent d’identifier une institution à risques l’un des paramètres déterminants, à savoir la personnalité du leader, " patron occulte " ,faisant généralement montre d’une rigidité psychologique avec " structure paranoïaque plutôt que sadique ".

Reprenons en détail les traits dominants du leader ou, plus précisément du gourou pour la secte et étudions tour à tour, sa personnalité en tant que l’élu et chef charismatique représentant de l’unicité, celui qui règle le rituel et codifie la violence qui y a cours, celui enfin qui détient le monopole de la médiation entre le ciel et la terre.

M. Maffesoli attire notre attention sur " le danger totalitaire "que peut recouvrir ce que J. Monnerot appelle " la rencontre du ciel et de la terre ."

Dans cette nostalgie du royaume des cieux qui anime les adeptes, le gourou va apparaître comme celui qui détient le monopole de la médiation. Il a une place déterminante parmi ceux que G. Durand nomme " résurrecteurs de la cité "

S’il est considéré par les adeptes de la secte comme seul détenteur du dialogue entre le monde terrestre et le monde céleste c’est qu’il est l’élu, le chef charismatique choisi pour une mission de la plus haute importance.

P. Ansart dit de ces leaders qu’ils sont " porteurs du sens collectif et vont apparaître comme les détenteurs de la nouvelle vérité comme les symboles du sens juste. "

Il " a conquis ce statut de porteur privilégié du sens, et tend à apparaître comme l’incarnation du verbe. "

Et P. Ansart de donner pour preuve que très souvent le mouvement ainsi créé change son nom d’origine pour prendre bien vite celui du leader.

Donnons pour exemple le mouvement A.U.C.M. appelé le plus souvent la secte Moon, du nom de son fondateur, et le mouvement M.A.D.E.C.H. devenu le mouvement raëlien du nom de son gourou de son vrai nom Claude Vorilhon qui a pris celui de Raël.

Selon P. Ansart, ce moment est lourd de conséquences. Il y a passage à l’institution et " l’image historique se change subrepticement en une image totalitaire avec, en arrière fond, le culte du héros ."

Le gourou est érigé en prophète porteur d’un message d’avenir (Raël est le messager des élohims) il en est de même pour les leaders porteurs d’un charisme que nous appellerons séculier et laïque tel J. Godzich, le fondateur du Groupementdont les vertus charismatiques d’homme d’affaires symbolisant la réussite sont exaltées. Les vendeurs hors pairs que le groupement appelle les Diamants pour leur réussite " exceptionnelle " servent de faire-valoir à la dimension prophétique du numéro un du Groupement. Les " Week End du rêve " qui sont proposés aux adeptes achèvent de sacraliser leur engagement inconditionnel dans la vente multiniveaux qui y est préconisée.

Comme on peut le constater, le leader remplit un grand nombre de fonctions et notamment celle d’être l’intermédiaire obligé entre l’adepte et les puissances surnaturelles. Il en est le représentant sur terre mais peut même prétendre en être l’incarnation.

C’est le cas du révérend Moon, de gourou Maharaj-ji, du Christ de Montfavet, etc.

Si, tel n’est pas le cas, il reste néanmoins " tout à la fois signifiant et signifié "

Héros, monstre, prophète capable du meilleur et du pire, cette image aux multiples facettes du gourou nous a conduits à examiner les thèses de R. Girard concernant le caractère de double monstrueux des personnages sacrés ou divins.

Il écrit : " le roi sacré est lui aussi un monstre, il est à la fois dieu, homme et bête sauvage... il est le modèle à la fois d’une douceur sans égale et de la sauvagerie extrême.

Le gourou relèverait-il d’une personnalité double et monstrueuse à l’instar de personnages que nous campe R. Girard ?

Que l’on prenne Yvonne Truber d’I.V.I. ou Claude Vorilhon de Raël ou encore Moon pour ne citer qu’eux, tous se présentent tout à la fois comme homme et dieu, prêtre et guérisseur, anachorète et P-D.G. d’entreprises carito-lucratives ou de multinationales comme on l’a vu pour la firme Pianto lors de l’affaire Melchior qui défraya la chronique.

C. Vorilhon affirme que sa mère a été inséminée artificiellement par les extraterrestres

La fondatrice du Sahaja Yoga se déclare être " la mère de toutes les mères, l’incarnation de l’Esprit Saint et du Christ ."

Osho Rajneesh, se prétend Bouddha réincarné

Y. Trubert est vénérée comme " la réincarnation du Christ ou de la Vierge Marie ou encore du Saint Esprit.

R. Girard décrit le double monstrueux comme " criminel et incestueux " se plaçant au dessus et au delà des règles qu’il instaure et entend faire respecter. Il est, selon lui à la fois " le plus fou et le plus sage, le plus aveugle et le plus lucide de tous les hommes ."

Ainsi le gourou semble-t-il relever de cette description tant par ses agissements qu’en se constituant une pseudo-identité tandis qu’il emprunte au monde humain, animal ou cosmique et divin les multiples facettes qui vont le constituer en monstre sacré.

C’est dans cette optique qu’un article a retenu notre attention, dans la mesure où les idées qui y étaient développées semblaient pouvoir être heuristiques pour notre étude. Il s’agit de l’article que E. Enriqueza écrit au sujet des modèles et fantasmes à l’oeuvre dans l’activité de formation.

L’analogie peut sembler audacieuse, qu’on nous permette néanmoins de la développer.

Le gourou serait-il donc un formateur ou, plus exactement, retrouverait-on chez le gourou l’image du formateur, ses fantasmes et ses désirs ?

Qu’il s’agisse du formateur dont le but est de déposséder les formés de leur vécu et expériences pour y " substituer une forme figée, répétitive et mortifère " ou de " l’accoucheur et de ses tendances sur-protectrices (et dévoratrices) ", il est difficile de ne pas établir un parallèle avec le gourou qui se pose en thaumaturge tout puissant, en bonne mère nourricière.

Selon E. Enriquez, ce que l’on trouve derrière ce masque, c’est " la mère archaïque, toute puissante, dévoratrice, qui ne permet la naissance que d’un enfant émasculé, totalement bon, autrement dit sans désirs et sans vie ."

De cette galerie de portraits propre à nous éclairer sur le type formateur gourou, citons encore

" L’interprétant " qui, animé d’une terrible volonté de puissance, fait régner l’impérialisme du spirituel en étant celui qui est " dépositaire du savoir, qui guette toute parole, pour pouvoir l’attraper, l’étiqueter et la réduire ."

" Le militant " derrière lequel , nous dit l’auteur, se cache " un prophète ." En effet, le gourou se dit dépositaire d’une mission salvatrice qui consiste à redonner aux adeptes " une vision du monde émotionnelle et millénariste qui transforme leur perception du réel ."

Le mal est, bien entendu, localisé à l’extérieur ; d’un côté les purs, de l’autre ceux qui sont dans l’erreur.

Cette vision manichéenne, écrit l’auteur, ne peut que favoriser une " atmosphère fusionnelle " entre le formateur et les formés ; elle fait du premier une bonne image transférentielle et constitue le groupe comme bon objet interne, aboutissant selon les termes de Malraux à " l’illusion lyrique ."

Quant au " réparateur ", " il engendre un groupe fusionnel et confusionnel et sa volonté sacrificielle a quelques relents éventés de sadisme ."

" Le transgresseur " se donne pour vocation de libérer les autres, des tabous et des interdits. Il est animé nous dit E. Enriquez, par une volonté mégalomaniaque d’être le père, celui qui édicte la transgression (et se comporte ainsi comme les héros de Sade) et la fluidité génératrice.

Il est difficile de ne pas penser dans ce cas précis à C. Vorilhon, dit Raël, exhortant ses adeptes à la méditation sensuelle afin que, recréés un jour par les élohims, il continuent à satisfaire leurs plaisirs.

Dans " Violence et transgression " L. Levy-Makariusévoque le roi des sociétés tribales, considéré comme " divin " par Frazer et écrit que " la fonction violatrice du roi est l’essentiel de la royauté ."

Citant Durkheim pour qui l’incestueux " est entré en contact avec le sang et les vertus redoutables du sang sont passées sur lui " l’auteur montre que c’est cela même qui rend le souverain apte à sa fonction qui est d’obtenir résultats magiques et prospérité pour ses sujets, fertilité et abondance.

Il semble donc que dans cette approche, seule la violation du tabou puisse qualifier le chef pour " l’exercice de la royauté ." Le pouvoir magique qu’on lui attribue est fonction de la violation des tabous à laquelle il a procédé. " Le pouvoir naît de la transgression ."

A l’instar du monarque décrit par L. Levi-Makarius, le gourou et son entourage créent " une aristocratie qui n’est pas sans participer à la violation d’interdits pour maintenir le monopole de la magie, et, par là, du pouvoir religieux ."... " ainsi la société tribale, en principe égalitaire, engendre sa propre négation : l’aristocratie et le despotisme ."

Nous citerons à ce sujet T. Huguenin, seul survivant du massacre du Temple Solaire, évoquant l’importance du sang dans l’initiation et dont tous les termes connotent de l’existence d’une aristocratie spirituelle et de despotisme au nom de cette hiérarchie elle-même (la vestale, l’élite, les dirigeants, une poignée d’humbles brebis etc.)

Plus proche de nous, l’Eglise du Christ de Paris donnant à voir a ses adeptes ou sympathisants, un film retraçant la passion du Christ, film insupportable pour un certain nombre, le sang y tenant la première place et son abondance créant une atmosphère morbide repoussante mais aussi attirante pour la plupart.

Pour G. Durand " toute religion est transgressive " , non par essence ou par nature, ni pas même par fonction mais par fonctionnement.

L’auteur montre, en s ’appuyant sur des exemples, comment et en quoi, toute transgression religieuse ou religion transgressive " fonctionne toujours comme quelque chose qui est en deçà ou en delà d’une certaine limite laïque ou profane ."

De plus, écrit G. Durand, on pense toujours à la transgression en hyper, sans penser qu’il peut y avoir transgression en hypo. Nous y reviendrons lorsque nous parlerons, entre autres, de l’ascèse, du jeûne et de l’abstinence dans le rapport au corps mais, observons dès à présent, que dans la secte, le gourou est celui qui règle la transgression en hyper ou en hypo, pour son compte en général et au détriment des adeptes en particulier.

Il est maître du rituel et du sacré, or, le schéma restrictions-privations / largesses et réjouissances, est, nous dit ce même auteur, constitutif du sacré. C’est le gourou qui va codifier l’ensemble des transgressions, qu’il s’agisse d’abstinence sexuelle ou alimentaire, ou de rites orgiastiques ; c’est lui qui réglemente, sous forme d’interdits ou de potlachs, les faits et gestes de chacun.

L’émission télévisée concernant les Enfants de Dieufaisait état de vidéos tournées pour être offertes au gourou à l’occasion de son anniversaire ; ces films dont les jeunes enfants sont les acteurs quasi exclusifs, mettent en scène fillettes et garçonnets dans des tenues et des attitudes plus qu’ambiguës et suggestives : seul un léger voile cache leurs corps nus et leurs mouvements lascifs.

Sur ce point encore nous reviendrons lorsque nous parlerons du bouc émissaire, tel que R. Girard le caractérise, et du processus de victimisation.

LE DISCOURS

 

Après avoir étudié le type de personnalité psycho-rigide que l’on trouve, la plupart du temps, à la tête des institutions sur-violentes, nous nous attarderons maintenant sur ce que J. Pain nomme " la légitimation auto-théorique totalitaire " celle-ci comptant parmi les caractéristiques relevées par S. Tomkiewicz.

J. Pain, évoque les processus de clivage et d’idéalisation auto-défensifs érigés en système lorsque les êtres " radicalisent leurs pensées ." Le discours de " groupeur d’hommes " selon l’expression de Gramsci, va fonctionner pour légitimer les actions et les excès perpétrés au nom de l’idéologie.

Pour P. Ansart le leader sera " celui qui conformera le mieux son discours et sa production de signes à la dynamique de radicalisation propre au groupe ."

Il le définit comme porteur privilégié du sens et incarnation du verbe ; à ce titre, le discours qui va être produit " a partir des imaginaires va prendre place et servir de moyen à la collecte de la confiance ."

Ce discours de légitimation auto-théorique va être générateur de frontières symboliques.

S. Tomkiewicz qualifie ce discours d’institutionnel.

Qu’il soit utopique ou pragmatique, rationnel ou irrationnel, il semble avoir entre autre " comme but implicite de glorifier, plutôt que de justifier les méthodes de l’institution et de prévenir toute remise en cause et surtout toute accusation de violences ."

le discours du gourou semble du même ordre et avoir tendance à banaliser les faits violents plutôt qu’à les nier. Frapper les enfants devient presque une action charitable à leur égard, comme ce fut le cas à la Citadelle pendant de longues années, les coups de ceinture qu’ils recevaient ne leur étaient administrés que pour " chasser le diable qui était en eux " et aucunement contre eux ; en effet, il s’agissait de les délivrer du démon.

S. Tomkiewicz parle ici de " la notion de nécessité " que les institutions violentes évoquent généralement lorsqu’elles sont mises au pied du mur. Par conséquent, le fait que l’enfant soit victime de violences structurelles (séparation d’avec sa famille, privation et perte des repères symboliques et affectifs etc.) apparaît dans le discours sectaire comme relevant de la nécessité, de l’amour , de l’intégration au groupe.

C’est ainsi qu’une idéologie transcendante justifie la violence qui consiste, par exemple à séparer les enfants de leur pays et de leur famille pour les envoyer au pied de l’Himalaya. La fondatrice de la secte Shri Mataji écrit : " en occident, les enfants ne peuvent pas acquérir de discipline. Il vaudrait mieux les éloigner de ces pays de fous, où l’on apprend aux garçons à jouer à la poupée et aux filles à s’amuser avec des tracteurs ."

Ainsi peut-on " créer une nouvelle sorte d’humains " ou faire des adeptes " des esclaves heureux ", selon L. Ron Hubbard, fondateur de l’Eglise de Scientologie.

Comme on le voit, le discours sectaire place la doctrine au dessus des usagers et fait de certaines violences des violences légitimes ou licites.

 

LE DISCOURS "COHESIF OU COMMUNAUTAIRE"

 

G. Mendelpréfaçant un ouvrage dit " un regard d’ethnologue est posé sur des hommes et des femmes non plus éloignés dans l’espace et dans le temps mais qui, aujourd’hui et sur le même sol, ont choisi de vivre à côté de nous, mais différemment de nous. Il semble que dans ce domaine aussi de la vie communautaire, le XXème siècle incarne, vive, expérimente ce que le XIXème avait surtout pensé ou imaginé avec Fourier, Cabet, Owen...Les communautés qui se forment aujourd’hui correspondent à des refus de vivre selon les normes de notre société ."

Nous lisons dans un article d’Autogestions : " un ouvrage récent intitulé Autonomie ou ghetto précise certains des débats qui traversent les mouvements alternatifs : enfermement dans un ghetto, fuite entraînant l’élimination du monde extérieur, quête d’une illusoire nature ."

Selon M. Maffesoliles phénomènes de tribalisation auxquels on assiste ces dernières années se fonderaient, non plus sur des éléments de contraintes et de contrats mais sur des " bases affectives et électives ."

Ce qui est nouveau, selon cet auteur, c’est que ce mode de relation aux autres relèverait d’un idéal communautaire prenant la relève de l’idéal démocratique que H. Arendt tenait pour spécifique de la société moderne.

Les mouvements sectaires semblent jouer de ces deux types d’idéaux, leurs bases apparaissant tout à la fois contractuelles et contraignantes, affectives et électives.

L’adepte y entre généralement en vertu d’attirances affectives et électives et se rendra compte parfois bien tard que ce qui sous-tend et organise la structure sectaire est de nature contraignante, relevant d’un contrat forcé ou extorqué.

 

Si, à la suite de M. Maffesoli, on s’intéresse à la tribalisation, on va également s’intéresser à la cohérence de la personnalité de l’être humain, cohérence qui, selon lui, existe en dépit de sa fragmentation en éléments hétérogènes. L’auteur reprenant la notion de " contradictoriel " proposée par le physicien et logicien S. Lupasco, nous soumet cette idée selon laquelle il s’agit moins de la synthèse d’éléments hétérogènes que de la tension entre ceux qui nous composent.

Cette notion sur la structure physique appliquée à notre personnalité peut éclairer d’un jour nouveau les processus de tension qui semblent exister de façon intra et inter individuelle dans tout groupe humain et, plus particulièrement dans le type de groupe qui fait l’objet de notre réflexion.

Le discours sectaire appelant à la synthèse qu’il est déjà si difficile de réaliser pour et en chacun de nous ne devient-il pas appel séduisant à la violence d’une tension qui se veut aussi harmonieuse et réussie que celle de la voûte romane ?

R. Lourau parle de la charte qui, à l’opposé du substrat matériel, désigne le contenu idéologique de l’institution. Il cite Malinowski qui écrit : " la charte, c’est l’idée que se font les membres de leur institution et la définition qu’en donne la communauté. Par exemple, la charte territoriale (d’une tribu) s’exprime par la mythologie de l’ancêtre commun et par l’accentuation unilatérale de l’affiliation prolongée ."

On peut se demander si ce qui, dans les sectes d’autrefois (celles de la modernité par opposition à celles de la post-modernité) se faisait sur des bases contractuelles, mécaniques et historiques, se fait désormais davantage dans ce qui est " émotionnellement commun à tous, dans une perspective sensible, organique et destinale ."

Le discours appelant au moment tribal est, selon Maffesoli, un discours qui sollicite ce moment de gestation où, dit-il " quelque chose se parfait, s’éprouve, s’expérimente avant de prendre son envol pour une plus large extension ."

Le discours de la secte semble permettre à chacun des aspirants d’avoir le sentiment gratifiant et exaltant d’appartenir à une " communauté de destin ."

On constate que ce discours cristallise " un vouloir-vivre social, un être-ensemble " où les rapports sociaux seront sacralisés.

Pour reprendre les termes mêmes de l’auteur, ce discours semblant conjuguer " l’esthétique ou le sentir en commun et l’éthique, le liant collectif ", ne peut que transcender tout le reste.

 

LE DISCOURS FANTASMATIQUE DE L’UN

 

Au nom de l’égalitarisme et d’un royaume pour tous, la secte refuse le pluralisme.

Si l’on y procède au déni de la différence, à celui-ci le discours sectaire substitue celui de l’appel à l’unité. A ce sujet, M. Maffesoli écrit " que le fantasme de l’un dans la réduction du pluralisme est une autre manière de dire la fascination du morbide ."

Si, selon lui, l’idéologie technicienne est là pour illustrer ce souci de réduction à l’un par le biais de la modélisation, nous pensons pouvoir dire que l’idéologie sectaire procède de façon similaire.

Dans le même ouvrage cité plus haut, on peut lire : " et comme toute forme sociale a besoin d’une figuration, ce souci de l’un se cristallise dans la figure d’un chef, qui est charismatique ou qui se voit investi d’une mission particulière élu ou héréditaire, mais qui a surtout pour fonction de représenter l’unicité.

Au nom de ce qui est bien pour les hommes, le discours sectaire va se saisir du pouvoir en se saisissant de la parole dont la circulation est du même coup entravée. On assiste au déni du " vivant sociétal ", de la différence et du pluralisme.

Prenant une symbolique de l’unité, ce discours met en place une " unicité idéologique ."

Au nom de l’un, la secte va fonctionner sur le principe d’autorité, ce qui J. Freundappelle " le présupposé obéissance/commandement.

M. Maffesoli écrit : " le vivant sociétal, la rupture, la discontinuité, le fonctionnement de la différence sont ignorés ou sont, plus exactement, déniés dans une telle perspective. " On peut également lire : " le principe totalisant ou totalitaire qui se manifeste dans l’organisation partisane devient, dans cette perspective, le fait de l’Etat, au moins potentiellement, dans son refus du pluralisme. Le propre de ce refus est d’exiger de tout individu social dans ses diverses déterminations, soumission et subordination ."

Prenons pour exemple la Nouvelle Acropole pour laquelle la démocratie est " un mythe ." Il faut, dit-elle, lui substituer une unification finale représentée au plan politique, à l’intérieur de l’état, par le gouvernement aristocratique et totalitaire ."

Le groupe des Chevaliers du Lotus d’Or se veut, quant à lui, " philosophie unitiste ", Raël s’étant vu désigner par les élohims comme étant " celui qui doit rassembler les hommes de toutes les religions ."

Dans La violence ou le désir du collectif, M. Maffesoli nous dit, à ce sujet qu’ " il existe, il nous semble, une différence entre la volonté tétanique et paranoïaque de réaliser le bonheur de l’homme en créant l’unité parfaite et la passion de dire, ici et maintenant, le dynamisme du tragique collectif ."

Or, dans son ouvrage La violence fondatrice, ce même auteur avait déjà insisté sur le fait que " la violence signifiait le refus de l’atomisation "

Dans le chapitre cité ci-dessus, il redit que la violence ne serait " en fait, qu’une expression paroxystique du désir de communion ."

Le discours sectaire, dans la mesure où il semble répondre à ce désir du collectif, ouvre la voie à tous les excès, toutes les confusions, toutes les violences. L’auteur remarque que la conséquence apparemment paradoxale du fantasme d’unité est l’atomisation ; il ajoute que cette force d’union peut utiliser des moyens très divers, qu’elle est faite parfois " d’excès et de violence " et que l’individualisme excessif ou la collectivisation à outrance, dans la mesure où l’un et l’autre gomment toutes les différences, conduisent " rapidement à la pire des tyrannies ; l’établissement progressif d’une bureaucratie totalitaire fonctionnant sur le fantasme de l’unité ."

Si, dans la secte , tout est conçu au nom d’une réalité spirituelle transcendant le bien des usagers, la différence perd ce qui fait sa spécificité qui est, selon G. Durand, de permettre " l’intégration des antagonismes ."

Cette perte d’un état " agonal ", d’une attitude contradictorielle, va entraîner l’indifférenciation. Pour R. Girard, la crise sacrificielle est provoquée par l’effacement de toutes les différences. L’indifférenciation étant pour ce chercheur synomyme de violence et vice versa.

La société " s’effondre dans un état d’entropie culturelle, d’égalité violente ".

J. Pain n’écrit-il pas : " l’agressivité, c’est donc banalement de l’énergie à effet entropique (destructurant) pour un système ".

Le discours sectaire prônant déni et défi des différences, entraîne le délit de l’indifférenciation.

 

DISCOURS UTOPIQUE

 

Dans Les Sectes en France, on peut lire que le gourou de la Mission d’Arès, M. Potay, multiplie les conférences annonçant : " un plan de libération pour bâtir une nouvelle civilisation de bonheur, dans l’amour, l’équité, la liberté. " (page 138)

Nous l’avons vu, le discours de la secte, dans la mesure où il prône tout à la fois des notions de liberté, d’indépendance, d’égalité et d’individualité, satisfait d’autant plus l’adepte qu’il répond à " l’obscur et archaïque désir de communion ."

M. Maffesoli proposant de se pencher sur une analyse des discours de tribuns populaires nous fait constater que leur succès n’est dû, ni au programme annoncé, ni à la rationalité de celui-ci, mais à l’écho que ces discours savent provoquer dans l’émotion, les rêves, les espoirs, les frustrations des auditeurs et leur soif d’idéaux. Or, la société idéale n’est-elle pas celle d’une cité sans violence ?

La plupart des groupes sectaires ou, tout au moins, un grand nombre d’entre eux, se réclament de l’amour, de la paix et de la non violence. C’est le " Peace and Love " des années soixante.

Le néophyte qui s’en approche ou qui y entre, y est selon les termes consacrés " bombardé d’amour " ; bombardement auquel il ne peut que succomber, car il s’agit , tout à la fois, d’un instrument de séduction et de captation, véritable montage en vue de forcer la relation ; sans doute peut-on voir là " des proto-relations de capture identitaires. "

Ceci serait suffisant pour montrer à quel point ces groupes sont, selon les termes de P. Baudry, " en proie au fanatisme de la perfection, à l’obsession d’un monde d’égaux délivrés de la mort et de la violence ."

Et pourtant, le terme lui-même de bombardement n’indique-t-il pas à lui seul les corrélations qu’il entretient avec la violence et la guerre ?

Mais, dit J. Bergeret, si la formule " Faites l’amour, pas la guerre " est acceptable sur le mode optatif, ce n’est plus le cas lorsqu’elle se décline sur le mode impératif ; elle peut constituer alors une véritable " provocation au renforcement de la tension violente ." En effet, donner un ordre à quelqu’un n’a jamais été suffisant pour garantir son efficacité et son bien fondé. En l’occurrence, si l’adepte, tenu de s’investir amoureusement, n’est pas capable d’opérer une telle métabolisation sur le plan relationnel, quelle alternative lui restera-t-il face à son impossibilité d’intégrer sa propre violence ? Quels modes de secondarisation s’offrent à lui ?

Le gourou et ses adeptes, en prônant un discours angélique non violent, en voulant nier et gommer la violence, loin de la domestiquer, semblent, au contraire, la provoquer de façon sauvage et destructrice.

R. Girard, évoquant le paradoxe qui consiste à mettre la violence au service de la non violence, écrit que " les conduites religieuses et morales visent la non violence de façon immédiate dans la vie quotidienne, et de façon médiate fréquemment dans la vie rituelle, par l’intermédiaire paradoxal de la violence ."

On le voit, lorsque la violence est niée, et c’est là un élément récurrent dans les mouvements sectaires, elle est, par la même, mise en défi. Ce défi ne peut alors, si l’on suit les thèses de R. Girard, que s’accomplir dans le délit, dans une violence destructrice et maléfique.

La médiation, par une violence à laquelle on a dénié tous ses droits, ne peut plus alors donner accès à la violence fondatrice, telle que nous la caractérise R. Girard.

Or, à propos de ses recherches sur la volonté de pacification actuelle, P. Baudry attire notre attention sur les vertus cohésives d’une " bonne violence " entre frères et soeurs ayant un même projet.

" Le mythe de la violence fondatrice : l’opération dangereuse, transgressive, fonde l’unité du groupe. Elle a également vertu d’initiation ", écrit-il, et de citer " la bande à Manson ."Celui-ci ne disait-il pas à ses adeptes en leur ordonnant d’aller massacrer Sharon Tate et ses amis : " une famille qui commet un meurtre reste unie ."

Dans Utopie et violence, J. Freund cite le cas de J. Galtung, un des membres les plus connus de la Peace Research et de la futurologie, " prêt à combattre la violence structurelle au moyen d’une autre forme de violence ."

Or, dans les sectes, le discours utopique et non violent implique plusieurs éléments majeurs sur lesquels il mérite de s’attarder.

Ce discours utopique est celui de " l’utopie réalisable " grâce à un comportement effectif, individuel ou collectif édicté par la secte afin d’accéder à ce royaume de réalité immanente.

Par là même ce discours semble bien désigner le contraire de ce qui fut pendant longtemps l’acception traditionnelle du terme. En effet, avant ce renversement de signification, l’utopie désignait ce qui, par définition, était irréalisable, de l’ordre de la spéculation ou construction intellectuelle et imaginaire.

Erigée en norme, l’utopie dans son acception de projet réalisable, va alors avoir une fonction déterminante dans le recours à la violence, le seul qui lui reste, l’ " ultima ratio ."

J. Freund écrit : " on comprend dans ces conditions pourquoi l’utopisme a fait association avec la violence, dès lors qu’il estimait que son projet était réalisable ."

Mais cet auteur voir, par ailleurs, dans l’existence de ce couple de force, une raison qui est d’ordre métaphysique. En effet, dans la mesure où l’utopisme entend restituer l’homme dans sa pureté originelle, sa nature première, la violence devient indispensable pour opérer cette transformation et décliner " le paradigme idéalisé de la société future ."

J. Freund qualifie d’explosif le mélange d’utopie et de violence et écrit : " il peut donner lieu à des actes épouvantables, à des tortures et à des tueries, paradoxalement au nom de l’espoir en une vie meilleure, plus sereine et plus harmonieuse ."

La violence alors se pare du masque de la " bonne violence ", puisque elle en sera, en principe, l’ultime manifestation et en clôturera le cycle.

Pour illustrer la dangerosité du lien utopie/violence, prenons le cas de la communauté du Guyana. E. Pozzi, dans un article à ce sujet, écrit :" elle se pose dès le début comme un espace utopique ou quelques unes des contradictions majeures de la société américaine peuvent et doivent trouver solution " et, un peu plus loin : " car la secte prétend vouloir intégrer et dépasser de par sa société parfaite les conflits déchirants dont elle se laisse pénétrer ."

L’auteur tente de montrer que plus ce groupe pseudo-cohésif cultivait la " cohésion massive " plus il s’anomisait et vice et versa. L’anomie interne et la cohésion massive y étaient, dit-il " co-essentielles ."

En conséquence de quoi, une seule issue était encore possible : le suicide, l’acte extrême qui refonderait, une fois pour toutes, la secte dans sa représentation collective de groupe parfait clamant au monde entier : " si nous acceptons de nous suicider tous ensemble, nous sommes réellement le groupe total que nous prétendions être ."

 

DISCOURS DE DRAMATISATION DU CAS DES USAGERS

 

M. Bouderlique, dans son livre Sectes. Les manipulations mentales, n’hésite pas à titrer son premier chapitre de la façon suivante " Un peu de psychologie, ou comment dramatiser des petits problèmes pour leur offrir une fausse solution ." Ce titre est suffisamment explicite en lui-même pour qu’il soit inutile de le commenter et il nous renvoie au coeur de notre sujet.

 

LE DENIGREMENT

 

Que ce soit J. Pain ou S. Tomkiewicz, l’un et l’autre de ces chercheurs parlent de ce discours de dénigrement de l’institution à l’égard des usagers ; discours majorant leurs troubles afin de mieux justifier, voire banaliser le recours à la violence.

Ce qui est vrai des institutions à vocation pédagogique ou éducative : internat, foyer, etc. semble l’être également dans l’institution sectaire.

Pour le verbe dénigrer, le Larousse nous donne comme synonyme, discréditer et décrier. Le Nouveau Larousse Universel en précise l’étymologie denigrare de niger, noir et la définition : attaquer la réputation, le talent de quelqu’un.

Il s’agit d’enlever tout crédit aux usagers en les plongeant dans un état de faiblesse, de dégagement, de perte du semantiel afin que les processus de dénarcissisation enclenchent, en une même synergie, ceux de victimisation.

Si le discrédit savamment construit et jeté sur l’adepte emprunte les voie bien connues de l’humiliation et de la confession publique, ainsi que celle, tout aussi efficace, de la culpabilisation, celles-ci vont de pair aussi paradoxal que cela puisse paraître, avec le discours élitiste dont l’adepte va être abreuvé.

Ces multiples aspects du discours de discrédit ne sont que les facettes d’une même réalité ayant pour objectif de faire de l’élu un être faible, vulnérable et décrié, au profil victimaire idéal.

E. Fromm, dans son ouvrage : La passion de détruire, définit le sadisme " comme la passion de détenir un contrôle absolu sur un être vivant ."

Il va s’agir, pour le gourou, de détenir un pouvoir omnipotent sur l’adepte, d’en avoir un contrôle si absolu que celui-ci va être réduit à l’état d’objet, de chose, et devenir son entière propriété, son bien, bien qu’il ne peut aimer qu’à la condition de détenir sur lui le contrôle le plus total et le plus entier.

L’excitation que va éprouver le sadique sera d’autant plus intense que sa victime est faible ou rendue telle ; ceci afin que le sentiment d’impuissance qu’éprouve généralement l’individu de type sadique, se transforme en une impression prodigieuse de surpuissance

Ecoutons C. Manson, alors âgé de 35 ans dont 17 passés en prison : " le paradis où je vous emmènerai, mes frères et mes soeurs, est une ville dorée, traversée par une rivière de lait et de miel... Les gens qui nous y attendent sont les véritables maîtres de ce monde ."

Car l’adepte sera d’autant plus dénigré, vilipendé qu’il sera l’élu, celui qui, ayant l’insigne honneur d’être choisi, ne peut démériter.

Le porter aux nues rendra d’autant plus tangible la distance parcourue, la puissance surhumaine de celui qui le hisse des abîmes où il se trouvait, et décuplera sa terreur d’y être rejeté.

D. Vidal écrit à propos de la secte : " Dieu, d’ailleurs est là déjà, puisque seule sa présence avérée définit le fidèle comme élu, l’élu comme sauvé, et, dans l’après-coup du salut - cette mort réussie - comme sectaire. Toute pratique de secte a moins pour fonction de désigner les conditions de disponibilité en Dieu que de répéter inlassablement la posture d’exception ."En effet, si posture d’exception il y a, l’adepte ne s’y trouve que par le bon vouloir du gourou à qui il doit tout. La secte va être à l’image de la mère archaïque omnipotente ayant sur ses enfants pouvoir de vie ou de mort.

L’une des chansons des Enfants de Dieu est à ce sujet très révélatrice, elle connut un succès immense dans les années 70/80 et s’intitulait : Redeviens un bébé. Ce fut un des hymnes du groupe.

C. Manson, préparant " la reconnaissance cosmique des élus " envoie " ses nonnes rouges " perpétrer au nom de l’amour, les crimes que l’on sait. Elles-mêmes se disent prêtresses de la mort, et l’une d’elles tentera en vain en 1976, d’assassiner le Président G. Ford.

Ce don total de soi-même, cet asservissement inconditionnel, apparemment volontairement consenti est le prix à payer pour accéder au Royaume des élus et faire partie de l’élite.

L’adepte tout-venant n’est pas celui qui va toucher de substantiels profits matériels de son élection, bien au contraire, il engloutira généralement tous ses biens pour servir l’oeuvre et pour passer de l’état de " simple ver de terre " à celui lui permettant d’accéder aux bénéfices qui lui seront alors octroyés au plan symbolique et imaginaire et dont il retirera un prestige notable.

Le discours de dénigrement infligé au converti se fondera donc, plus particulièrement, sur son appartenance au groupe électif par opposition aux groupes institués, cette appartenance prestigieuse le rendant, selon ce discours, débiteur à l’égard du groupe.

On retrouve le profil du débiteur dans le recours fréquent des sectes à la thématique familiale.

Outre " la chère maman " des Amis de l’Homme, le " Dad " de la Famille d’Amour, l’identification des Trois Saints Coeurs à la Sainte Famille, notons que le révérend Moon et son épouse sont " les vrais parents " et que c’est par eux seuls que s’instaure " le lignage vrai de Dieu ."

Le groupe est bien dans le pacte dé-négatif qui vise à rejeter la violence à l’extérieur.

 

ENONCES CONTRADICTOIRES ou DOUBLE BIND

 

Infantilisés, dépossédés de leurs biens matériels et symboliques, culpabilisés, les adeptes ne peuvent par ailleurs guère échapper à ce que R. Girard nomme le double bind et à ce que J. Pain caractérise comme une impasse.

S’appuyant sur la théorie de la double contrainte construite par Bateson et d’autres, pour tenter d’élucider le cas des schizophrènes, R. Girard considère le désir et la violence comme ayant partie liée dans la préhistoire du sujet, dès lors que s’imposent à lui deux injonctions contradictoires " imite-moi " et " ne m’imite pas ."

Proférées par le père et ici par son substitut en la personne du gourou, cette double et contradictoire injonction va plonger l’adepte dans l’impasse du double bind.

Ainsi, occupant la place centrale, en tant que référent exclusif, dans le champ des conduites et des représentations, le dogme proféré par le gourou se fait sur le mode d’énoncés contradictoires. Les travaux de R. Girard après ceux de l’Ecole de Palo Alto, ont souligné et analysé l’importance du double bind et ses effets pervers sur celui qui les subit. Le gourou " objet suprêmement désirable " stimule le désir mimétique de l’adepte, tout en lui faisant obstacle.

A ce sujet, J. Pain nous propose le schéma suivant :

1) Désir + désir = recherche du savoir/pouvoir (métabolisation de la violence).

2) Désir - désir = renvoi à la violence "essentielle" (déplacement de la violence)

Parlant de la pensée paradoxale que manipule le discours sectaire, J-L. Zanda écrit : " en l’occurrence, elle incite tout d’abord les adeptes, au moyen d’un unique message, à se sentir, selon les cas, voire à la fois, valorisés et dévalorisés, ce qui ne peut que les engager à progresser dès lors qu’ils y souscrivent ."

A. Woodrow cite cette déclaration solennelle du gourou Mahara-ji, à propos de la méditation : " ce n’est pas difficile, mais c’est sûr, qu’en même temps, c’est très difficile, croyez moi ! Néanmoins, d’un autre côté, cette connaissance est la chose la plus facile qui soit ."

Pris dans un réseau de messages que la logique articule mais qui n’en sont pas moins antinomique, l’adepte après une première assertion négative se voit enjoint de se soumettre à une deuxième injonction contredisant la première tandis que la troisième le plonge dans un dilemme insoluble et l’invite à régresser.

Analysons la double contrainte mentionnée ci-dessus :

  1. " Ce n’est pas difficile " : Vous en êtes capable !
  2. " C’est très difficile " : Vous n’en êtes pas capable !
  3. " C’est la chose la plus facile qui soit " : Redeviens un bébé car c’est à la portée d’un nourrison : deviens un " pourrisson " (Lacan).

G. Rosolatto note pour sa part, " cet incroyable doit fonctionner comme tel : il cimente l’union dans le groupe ."

Ce faisant, le gourou met l’accent sur l’impuissance et la faiblesse infinie de l’adepte et, a contrario, ce à quoi il est appelé. L’arme de la pensée paradoxale lui permet de concilier ce qui, a priori est inconciliable, à savoir d’une part l’élitisme et, d’autre part, la possibilité pour l’adepte d’accéder, malgré son indignité, à une élite dirigeante.

On peut lire dans " Les sectes " : " d’ailleurs, dans ce monde perverti, l’adepte n’était lui-même que nullité, comme le prouvent les tests que réalise par exemple l’Eglise de Scientologie.".

Ceux-ci sont du même ordre que ce qui a été décrit ci-dessus et constituent les paramètres incontournables de la double contrainte.

Sri Chinmoy (fondateur de l’église du même nom) est très explicite pour sa part : " Si vous me plaisez, alors vous avez plu au Réel en moi. Vous avez plu au Suprême. Si vous ne me plaisez pas, alors, peu importe à qui vous avez plu ou à qui vous êtes sur le point de plaire, votre vie sera un désert stérile du commencement jusqu’à la fin "

L’avertissement du Maître Aïvanhov (Fraternité Blanche Universelle) à ses adeptes est tout aussi explicite : " si vous voulez devenir invulnérable, ne sortez pas de cette forteresse puissante, indestructible, qui est la Fraternité Blanche Universelle. Dès l’instant où vous pénétrez dans cette enceinte lumineuse, vous êtes invulnérable, les forces hostiles s’écartent pour vous laisser passer : mais si vous vous éloignez, vous êtes perdu ."

Captures, régressions, " circuits phantasmatiques originaires archaïsants " sont mis en place.

RESEAU POLYMORPHE DE SOUTIEN

 

Ce dernier point constitue une des caractéristiques essentielles parmi celles que S. Tomkiewicz répertorie dans son étude des institutions surviolentes.

En effet, les institutions de ce type bénéficient, la plupart du temps, de tout un tissu relationnel administratif, politique et religieux ; conditions et explication de leur pouvoir tentaculaire, de la perdurance de leurs pratiques, à la limite du licite, mais le plus souvent illicites.

Tous ces réseaux de complicité, dans de très nombreux domaines de la société, protègent " la maison " qui semble jouir, le plus souvent, d’une déconcertante impunité ou pour le moins, d’une indulgence peu commune.

Malgré l’importance de cette question ou peut être à cause de cela même, nous ne traiterons pas ce sujet dans le cadre de ce dossier.

Nous nous permettrons donc de renvoyer notre lecteur aux documents mis en annexe d’une part, d’autre part aux ouvrages, parmi les plus documentés sur ce thème vaste, complexe et épineux.

En annexe, nous avons donc mis six articles :

      - deux d’entre eux concernent les agissements du gourou d’Ecoovie, Norman William :
        • Le gourou d’Ecoovie épinglé à Bruxelles in La Libre Belgique le 12/12/1988
        • Mains propres et pieds de plomb in Le Soir Illustré, le 01/12/1993
      - deux autres articles traitant des accointances des leaders de la Citadelle au Vésinet (Yvelines) :
        • Secte du Vésinet. Au nom de Dieu... Le gourou n’a pas tout dit ! in Le Courrier de Mantes le 03/02/1988
        • L’affaire de la Citadelle : Pour qui roule le gourou de l’Est ? in Le Quotidien de Paris les 30 et 31/01/1988
      - un article sur la présence de la secte Aum en Russie.
        • Aum, le Japon sur pied de guerre in Est Républicain le 09/04/1995
      - un article concernant "le Mandarom".
        • La  "  police privée " frappée d’interdiction en Suisse, in Le Méridional du 12.8.1995.

 

Par ailleurs, les livres qui nous paraissent à même de répondre à l’enquête sur ce sujet sont les suivants :

        • Boyer (JF) - L’Empire Moon - La Découverte - Paris - 1986
        • Faubert (S) - Une Secte au Coeur de la République. Les réseaux français de l’Eglise de Scientologie - Calmann-Levy - Paris - 1993
        • Fillaire (B) - Le Grand Décervelage - Enquête pour combattre les sectes - Plon - Paris - 1993

LES PROCESSUS DE VICTIMISATION

 

Etudier les processus de victimisation impliquerait l’étude des profils victimaires. Or, ce travail demanderait lui seul, un dossier à part entière tant les idées reçues sont nombreuses à ce sujet et les a priori tenaces.

Il est coutumier de lire que seuls les gens " paumés " sont recrutés par les groupes sectaires. Cette vue simpliste est évidemment impropre à rendre compte du problème dans toute son ampleur.

Tout comme " le monstre est parmi nous ",la proie potentielle des sectes l’est tout autant ; tour à tour victimes et bourreau, son portrait robot est celui du citoyen lambda.

Ceci fera donc l’objet d’une enquête ultérieure et nous en resterons pour l’heure, à l’étude des processus de victimisation sans pour autant prétendre à l’exhaustivité.

Tenons cependant pour acquise notre base de travail, selon laquelle la violence est une stratégie. Selon P. Karli, une situation se construit pas à pas, s’élabore en un jeu intersubjectif d’acteurs.

" La violence est en quelque sorte structurale, en ce qu’elle se joue à la confluence de deux séries de logiques, phénoménale, et subjective,, qui ne sont pas souvent traitées dans leur articulation ."

Sur le terrain, écrit J. Pain, la violence va se construire entre l’angoisse et l’émotion.

C’est dans cette optique que nous développerons quelques manifestations des processus de capture et d’assujettissement dans leur dialectique fondamentale, le rôle du sentiment de persécution et celui de l’angoisse, celui de la violence contagieuse, la fonction du sacrifice, le rapport au corps et à la mort dans la prostitution, le viol, le meurtre et le suicide.

 

LA PARANOIA

 

En 1927, S. Freud relevait que : " la satisfaction narcissique engendrée par l’idéal culturel est d’ailleurs une des forces qui contrebalancent le plus efficacement l’hostilité contre la civilisation à l’intérieur du groupe culturel. "

A propos du terrorisme, P. Baudry écrit : " parce qu’il voit la guerre partout, parce qu’il se sent de toute part persécuté sans avoir les moyens de prendre le pouvoir, c’est en s’identifiant à la victime d’une mise à mort totalement imméritée qu’il peut prendre du pouvoir ."

Or, pour combattre " la Bête ", il faut des armes, beaucoup d’armes et aussi des structures qui permettent de se battre comme de vrais soldats mais également de se défendre et de préparer la solution finale, si besoin est.

On n’en finirait pas de citer les groupuscules sectaires qui se sont dotés de véritables arsenaux et de structures militaires et paramilitaires trouvant dans l’Apocalypse de Saint Jean, un texte alimentant leur délire paranoïaque. La plus médiatisée en date reste la secte Aum, au Japon, qui se référant au bouddhisme primitif utilisait " à fond les ressources de la modernité, en prévision de la fin du monde corrompu et l’avènement d’une société idéale pour les fidèles d’Aum "

Dans tous les cas, on assiste à une dérive vers le délire de persécution et la paranoïa.

Faisant, sans doute, allusion à l’époque ou le Service d’Action Civique infiltrait les Sociétés Secrètes, l’Ordre du Temple accusa C. Pasqua d’avoir, par ses persécutions, " prémédité un assassinat collectif ."

Les Aumistes japonais, eux aussi, s’estiment victimes des persécutions du pouvoir, ce qui les aurait acculés à contre-attaquer, sous peine de disparaître.

D’où, sans doute, l’achat du gros porteur IL17 et leur intérêt pour le prix d’ogives nucléaires et de tanks de type T72.

Discipline militariste, culte des armes à feu, régime spartiate et ascétique au sein de phalanstères, chacun sait que la secte Aum s’était dotée d’une " structure paramilitaire ". Les fidèles portaient des ceintures indiquant leur grade.

" L’organisation de la secte se calquait sur celle d’un état avec, au sommet, le gourou qualifié de " pape " (Hoo, mot employé pour désigner le souverain pontife) ou Grand Maître et quinze ministères ".

Mais les Aumistes ne sont pas les seuls dans le genre.

Citons, dans le Montana, l’Eglise Universelle et triomphante (5 000 adhérents) qui a creusé un " gigantesque bunker " dans lequel elle a entassé un véritable arsenal.

Dans l’enceinte du Mont Carmel à Wacco, on a recensé " plusieurs centaines d’armes automatiques, de mitraillettes, de grenades, d’armes de poing, de lance-roquettes, un lance-grenades et des caisses entières de munitions, de poudre, sans oublier les vidéo expliquant la meilleure façon d’utiliser cet arsenal ."

Un flash d’information d’Europe n° 1, indiquait que des combinaisons N.B.C. (armes de première catégorie) avaient été découvertes dans un local précédemment occupé par l’Eglise du Christ de Paris.

La Conscience de Krishna ne semble pas être exempte de cette contagion, puisque stocks d’armes et de munitions furent découverts au siège de l’organisation.

La Nouvelle Acropole, dans un de ses bulletins explique à ses adeptes : " le Corps de Sécurité s’organise en France, notamment à Paris et à Lyon. Bien sûr, nous sommes encore loin de la garde de la Rome impériale ou de l’armée napoléonienne, nous en sommes conscients, mais nous devons savoir que nous sommes l’embryon de l’une et de l’autre, et qu’un jour, le Corps de Sécurité sera aussi une grande armée, une grande force ."

Précisons que le Corps de sécurité de La Nouvelle Acropole a pour but de " protéger les personnes, de former des chevaliers, des hommes héroïques ."

Dans Une Sociologie du tragique, page 58, P. Baudry écrit " la croyance politique n’est peut être, en définitive qu’un prétexte à vivre violemment, à risquer la mort. Il importe peut être peu de savoir si la lutte armée est oui ou non efficace, si le but en est utopique et les moyens adéquats. La vie de " guérillero " répond peut être surtout à un besoin profond d’exister aux limites de soi-même en tuant ou en étant tué. On ne peut mettre en doute la sincérité des individus qui perdent de vue que leur violence répond à la terreur d’Etat. Mais il faut s’interroger sur leur existence guerrière, leur catastrophisme exacerbé qui donne au présent quotidien une densité d’Apocalypse ."

R. Lourau écrit que si le courant freudo-marxisme voit dans l’institution le symbole de la répression , Marcuse, lui, précise qu’il s’agit de la sublimation de la répression en sur-répression et d’ajouter : " l’institution n’a pas de réalité objective ; elle n’est pas une " chose ", mais une projection de l’angoisse individuelle et un système de défense contre cette angoisse ."

L’auteur cite des psychosociologues comme M. Pagès en France, qui voient dans l’institution " un système de défense contre l’angoisse originelle ."

Les travaux de J. Bergeret à propos de la violence fondamentale montrent que chacun d’entre nous à sa façon personnelle bien que plus ou moins inconsciente, de négocier sa violence foncière ; mais la négociation de l’autre met parfois en évidence " la défaillance de notre propre système d’intégration de cette violence ".

Nos tentatives de solution, afin de concilier au mieux cette violence, sont ainsi parfois remises en question. L’angoisse qui en résulte " devient très facilement persécutoire " écrit l’auteur.

N’assisterions-nous pas à ce phénomène dans les groupes sectaires ?

Le " racisme " déclaré dans les groupes sectaires font preuve à l’égard " des autres ", accusés d’être brutaux, violents, menaçant à leur égard (et vice versa bien entendu) semble se fonder en grande partie sur l’impossibilité dans laquelle chacun se trouve d’accepter la forme adoptée par l’Autre pour négocier sa violence fondamentale.

A cela, J. Bergeret ajoute une hypothèse plus risquée : les hommes déjà inégaux de par les conditions environnementales de leur naissance du point du vue " l’épigenèse interactionnelle oedipienne " le seraient également en " puissance du Ça ".

 

ELABORATION D’UNE ANGOISSE DYSFONCTIONNELLE

 

Les représentations négatives que l’adepte entretient à son égard vont générer un sentiment d’impuissance et contribuer à alimenter une angoisse de type dysfonctionnel. On peut établir une analogie avec les thèses de H. Laborit au sujet de " l’inhibition de l’action ."

L’adepte, plongé dans l’inhibition et l’angoisse, voit dans l’action, aussi criminelle soit elle, la possibilité enfin donnée de résoudre cette angoisse. Passant de l’interdiction à l’injonction, de l’inhibition à l’action, l’adepte se voit alors accorder un pouvoir d’influencer les événements, d’être intégré dans le devenir de la communauté de destin, tout en se protégeant ainsi de l’angoisse dysfonctionnelle à laquelle il était soumis.

Le cas de la famille Manson est assez éloquent à ce sujet : dans le nom même du groupe, le terme de famille renvoie à lui seul à tout l’ensemble des pratiques plus ou moins violentes de l’institution familiale dans ses rapports inter et intra-personnel.

C. Manson, leader de cette entité satanique à nette majorité féminine, avait soumis ses " enfants ", durant des années, à une énonciation où la dissonance cognitive alternant avec les énoncés contradictoires du double bind, les avait mis en demeure de résoudre leur angoisse dans l’action telle que fût la leur.

On peut en dire autant du suicide collectif du Guyana, si ce n’est que, dans ce cas, l’angoisse dysfonctionnelle savamment entretenue par Jim Jones et son staff à l’égard du groupe à très forte majorité noire, va se résoudre en conduite suicidaire et meurtrière.

Entre la fuite et la lutte, , ces conduites étaient les seules, sans doute, à se révéler productrices de sens et modalités défensives possibles pour les " reclus ." On se souvient que quelques uns d’entre eux avaient fui en repartant avec le Sénateur Léo Ryan. Les autres adopteront la forme de fuite ou de lutte qui consiste à boire la gorgée mortelle du chaudron de cyanure. Ceux qui voudront fuir à ce moment-là seront exécutés par leurs compagnons (700 corps porteront trace de piqûres de seringue).

On notera comme fait significatif que 80 % des victimes sont des noirs dont le recrutement se faisait dans les quartiers les plus déshérités de Los Angeles et de San Francisco ; quant aux blancs, une nette minorité, ils représentent la classe dirigeante de la communauté malgré ou à cause de leur minimum d’instruction.

Il semble que cette élaboration de l’angoisse dysfonctionnelle ait partie liée avec les formations réactionnelles dont parle E. Fromm. Dans ces cas-là, les tendances qui sont refoulées vont exister sous forme de traits qui, pour être apparemment niés, n’en sont pas moins développés puissamment.

Le refus de voir la violence, la guerre, les cadavres, ce besoin compulsif d’être pur, parfait, propre, est, pour le gourou et ses adeptes, une forme réactionnelle pour endiguer la destructivité qui semble être en eux (Jim Jones se donne pour mission d’aider les Noirs et pourtant son père était membre du Ku Klux Klan).

Le végétarisme prôné par la plupart de ces groupuscules serait-il du même ordre que le régime végétarien adopté par Hitler après le suicide de sa demi-nièce et maîtresse ?

 

LE SACRIFICE

 

On a pu voir précédemment la secte prise dans la dichotomie de deux énoncés contradictoires, nés de deux tendances symétriques : celle qui tend " à dénoncer la violence, au pire à l’angéliser " et celle qui a tendance à la revendiquer " au pire à l’instrumentaliser.

En réifiant les individus, en déniant la gestion de la violence, en la leur confisquant, la secte engendre des conduites sacrificielles ou initiatiques comme celles que l’on a pu voir lors des drames de Guyana, Wacco ou, plus proche de nous, du Temple Solaire.

Si elle reprend généralement à son compte la pacification, cette volonté exacerbée de neutraliser la violence en ne voyant en elle que son aspect négatif de chaos, de conflits et de destructions, si elle récupère également le " déni de mort " montré par L-V. Thomas, elle a pourtant recours au sacrifice et à ses caractéristiques essentielles.

Or pour R. Girard, pour que le sacrifice soit efficace, encore faut-il qu’il soit empreint de " l’esprit de pietàs " propre à la vie religieuse. Seul ceci nous permet de comprendre pourquoi le sacrifice a si souvent cet aspect duel et ambivalent du bien et du mal et apparaît à la fois comme " action coupable et action très sainte " et fait figure " de violence illégitime aussi bien que de violence légitime ."

Lynette Alice Fromme, de la Famille Manson, déclarait : " nous sommes des nonnes maintenant et nous portons des robes rouges. Nous attendons Notre Seigneur (Manson). Et la seule chose que nous puissions faire en attendant qu’il descende de la croix, est de nettoyer la terre. Nos robes rouges sont le symbole d’une nouvelle moralité. Elles sont rouges du sang du sacrifice : nous devons purifier l’air, l’eau et la terre ."

David Berg, dit Mo, fondateur des Enfants de Dieu se réjouit à propos d’une nouvelle recrue : " elle s’est sacrifiée pour l’homme avec lequel elle a partagé son lit. Soyez fiers d’elle, comme je suis fier de ma Maria, qui détient tous les records de performances sexuelles au lit. Que Dieu la bénisse ! Je ne devrais même pas être fier mais reconnaissant. Ainsi vous serez à l’image de Dieu. Vous êtes des Dieux ! "

R. Melchior, devenu le Pape Jean dans la secte des Trois Saints Coeurs, écrit à une de ses adeptes, Myriam : " J’attends de toi que tu te donnes totalement à moi en victime d’amour pour toujours. Si tu le fais, tu seras comblée de grâces et de bénédictions. "

 

LA VIOLENCE CONTAGIEUSE

 

Dans les mouvements sectaires, le contrôle de tout sur tous exercé à tous les instants par le gourou et les adeptes, les interdits (mêmes et surtout peut être de la part de ceux qui prônent leur transgression), la violence engendrée par la pacification, font que la violence essentielle n’ayant plus aucune possibilité de s’actualiser de façon bénéfique, se déploie sur les relations humaines par " la mimésis d’appropriation. "

" La riposte aux moyens répressifs de l’Etat, par des moyens révolutionnaires, le culte des armes, qui permettent de faire l’Histoire et de décider de la vie et de la mort, l’existence clandestine, la possession de secrets, tout cela peut s’analyser comme tentative, toujours imparfaite, d’imiter le modèle haï, dont on veut posséder la puissance. ", écrit P. Baudry.

Qu’est-ce à dire ? Pour étayer notre étude, nous nous fonderions sur les travaux de R. Girard d’une part et sur le drame d’Oklahoma City d’autre part.

Pour cela, remontons à la tuerie qui mit fin au jour des Davidiens, à Wacco (Texas) en avril 1993. Plus de 90 personnes regroupées autour de leur gourou David Koresh dans la ferme qui fut prise d’assaut par le F.B.I., moururent dans le brasier, se suicidant ou étant exécutées et lardées de coups de couteau. Leur berger avait créé ce groupe " en rompant avec un autre mouvement, lui-même schismatique, des Adventistes du Septième Jour. "Ce schisme au deuxième degré de mouvements l’un et l’Autre apocalyptiques pourrait suffire en lui-même pour montrer que " la fête tourne mal " et que ce n’est plus la valeur intrinsèque de l’objet qui engendre le conflit, mais la violence elle-même qui rend l’objet désirable.

R. Girard n’attire-t-il pas notre attention sur ce fait en disant que, dans la crise sacrificielle, le désir n’a pas d’autre objet que la violence et que c’est elle et elle seule qui valorise les objets.

Il écrit : " le désir est essentiellement mimétique, il se calque sur un désir modèle, il élit le même objet que ce modèle. "

Par ailleurs, le drame de Wacco, l’attaque par le F.B.I., tendent à illustrer la contagion de la violence, cette violence que rien ne peut plus arrêter et qui se répand comme une épidémie dans la communauté.

Citant J. Henry qui parle de " suicide social ", R. Girard évoque ceux qui, à l’instar des personnages de la tragédie grecque sont " prisonniers d’une loi qui est celle de la violence interne dont on ne peut pas interrompre les effets une fois qu’elle s’est déclenchée.Ainsi la violence, une fois déclenchée, seule une catharsis sacrificielle pourrait en empêcher la propagation, le déferlement mais c’est sans compter les effets mimétiques extraordinaires de cette violence réciproque qui " transforme en moyen d’action les obstacles qu’on croit lui opposer ."

M. Introvigne, sociologue des religions, interviewé récemment, évoque " les groupes très dangereux " aux Etats Unis et cite notamment ceux de l’Identity Movement, mêlant nazisme et christianisme fondamentalistes, et dont les auteurs de l’attentat d’Oklahoma City étaient proches semble-t-il.

Pourquoi mettre en correspondance Wacco et Oklahoma ?

Ceux qui se sont intéressés au drame d’Oklahoma auront pu lire dans Libération du 24 avril 1995, que le 19 avril, date de la tragédie, avait une " signification particulière et apocalyptique " pour les groupes paramilitaires et extrémistes qui ont déclaré la guerre à l’Etat fédéral américain.

Tout d’abord, c’est la date à laquelle fut exécuté un des leaders de ces " groupuscules aryens " condamné pour meurtre, mais c’est surtout la fin à Wacco du siège de la ferme des Davidiens.

Cette date symbolise aux yeux de ces " entités paramilitaires paranoïaques " toute la violence légitimée de l’Etat qui en a le monopole, l’exerce selon son bon vouloir et entend réglementer la vente et le port d’armes aux particuliers.

Notons enfin que Mc Veigt, inculpé officiellement pour sa participation à l’attentat, avait tenu des propos violents contre l’Etat américain après Wacco et se serait rendu en pèlerinage sur les lieux du drame quelques mois avant son geste.

Vengeance ? Sacrifice ? On le voit, la crise plonge ces phénomènes dans la même violence indifférenciée.

Faire violence au violent, c’est se laisser contaminer par la violence, écrit R. Girard.

Or on voit de l’un à l’autre de ces drames, l’installation de la violence interminable au sein de la communauté.

Seuls le système judiciaire et le sacrifice qui ont la même fonction peuvent arrêter cette escalade ; Le système judiciaire, on le constate, est, de façon indéniable, le plus efficace puisqu’il a le monopole de la vengeance et qu’il va réintroduire le tiers qui avait été levé dans la violence indifférenciée.

Notre analyse des événements relatés ci-dessus a voulu montrer que les groupes sectaires, passant outre à l’efficacité extrême du système judiciaire, tendent à s’emparer du monopole de la vengeance qui est le sien, comme ils tendent à s’emparer du monopole de la violence qu’exerce l’Etat.

Dès lors, ces groupes tombent dans l’engrenage de la violence réciproque dont la propagation vertigineuse déploie ses mécanismes de façon implacable et aspire tous les protagonistes dans ses rets.

A Jonstown également on peut voir à l’oeuvre le caractère contagieux de la violence : en effet, le Sénateur Leo Rayan qui repartait de la secte avec un groupe d’adeptes, a été assassiné ainsi que quatre des personnes qui l’accompagnaient lors du guet-apens tendu par les sbires de Jim Jones à l’aéroport de Port-Kaitamu, signal irréversible de la contamination de la violence au coeur de la Cité, violence illustrée par le suicide collectif et le massacre de plus de 900 personnes.

Selon R. Girard, à l’instar du guerrier grec, ivre des carnages auxquels il vient de participer, l’adepte ayant commis ces meurtres, fait rebondir et déferler la violence au sein de la communauté.

Tels les personnages d’Oedipe-Roi, tous les protagonistes vont être aspirés dans le conflit, alors même que chacun se jugeait capable de l’arbitrer de façon impartiale. Les Oedipe, Créon et Tiresias ou les Leo Rayan, Jim Jones et l’Amérique sont aux prises avec les mécanismes bien connus, depuis R. Girard, de la violence.

La mort de J. Jones, D. Koresh et d’autres pourront peu ou prou venir s’ajouter au martyrologue, dans les listes duquel, par le coup de force du sacrifice tel que nous l’avons décrit, le bourreau parfois peut devenir victime jusqu’à être érigé en martyr (voir Mesrine dont parle P. Baudry). Les Davidiens n’ont-ils pas été perçus par certains comme des victimes et n’ont-ils pas soulevé une sympathie ambivalente ?

La plupart des sectes ne se considèrent-elles pas comme des victimes ? Victimes de l’Etat, de la Société, de l’Autre, victimes d’une violence qu’elles reproduisent au nom d’une répression qu’elles dénoncent ?

J. Baudrillard ne parle-t-il pas de cette terreur et de cette joie profonde que provoque toujours le défi lancé au pouvoir ?

 

SPECULAIRE , PROBLEMES IDENTITAIRES ET DISSOLUTION DU TIERS

Lors d’un colloque M. MAFFESOLI déclare : " l’ipséité de l’être a besoin du miroir social pour se nourrir de ses reflets et ainsi divulguer ce qu’il y a de socialisant et de socialisé dans l’être. " " Le groupe (défini ou non) nous lave de nos frustrations narcissiques au seul contact de l’ambiance qui en émane... Bref, pour tous les moments d’effervescence qui nous font oublier l’étroitesse du Je - même si paradoxalement il y a le désir d’être vu, lequel se prête volontiers dans un agglutinement aux autres, aux jeux de la dépossession. "

" Le chien enragé, le tueur infernal, l’assassin diabolique n’est que le reflet de votre société! " clame Manson du fond de sa prison.

" L’on peut comprendre ", écrit C. Lagrange, " le sens de l’anormalité des conduites délinquantes comme un effet de miroir d’une société qui voudrait, par ailleurs apparaître bonne, s’abstrayant par avance du champ de la violence, pour mieux éviter les risques de sa mise en cause. C’est ainsi que, comme la société fonctionne à la négation de la violence, la violence fonctionne, elle aussi, à la négation de la société. "

L-V. Thomas rappelle dans un de ses livres " qu’il y a parfois des gens tués qui ont l’air d’être encore en vie. " Qu’il nous permette d’emprunter, pour notre thème, ses mots applicables aux sectes par lesquels il dit que semble régner la violence du calme qui réduit à l’impuissance de la survie.

Certes, la secte n’a hélas pas l’apanage de la violence mais, plus que toute autre institution, elle en cumule les excès et les types.

Nous en avons déjà vu les principales raisons : structures repliées sur elles-mêmes dans lesquelles " les reclus " sont plongés dans un type de relations contraintes, leurs intérêts y sont subordonnés à une idéologie totalisante et uniformisante continûment diffusée par un chef charismatique à structure psychologique plus ou moins paranoïaque.

Autant d’éléments dont il s’agit de ne pas sous évaluer la portée dans la constitution de relations violentes endogènes et exogènes.

Les adeptes sont systématiquement envoyés à l’étranger dans une des filiales de la secte, sans argent (leurs papiers d’identité leur sont confisqués dès leur arrivée) ; la plupart des enfants et même des adultes sont rebaptisés et changent de nom.

Ces conditions illicites créent de toute pièce, soumission et dépendance de l’adepte à la secte, son identité dépendant désormais exclusivement de son appartenance au groupe et à la pseudo-culture de celui-ci.

Ce déracinement participe au processus de dégagement / désengagement mis en l’oeuvre par la secte, et contribue à la fragilisation de la problématique identitaire alors même que l’adepte pensait, plus ou moins consciemment, régler cette problématique dans ce nouveau réseau de socialité.

Si J-L. Zanda parle de " rétrécissement relationnel ", M. Bouderlique définit le langage sectaire comme " fondamentalement pseudo-symbolique, fermé sur lui-même et ne renvoyant qu’à lui-même et à son fondateur (le gourou). Il est donc intrinsèquement dépersonnalisant, asservissant l’individu réduit à son seul Moi, à la banalité répétitive commune fusionnelle et non communiquante avec l’extérieur de la secte. "

Les adeptes apprennent donc très vite à se considérer comme faisant partie d’un même cercle d’élus dont le destin exceptionnel et la mission salvatrice transcendent de loin l’identité familiale, sociale, nationale, dont ils s’étaient déjà parfois plus ou moins désengagés.

Les groupuscules sectaires, dans lesquels s’élabore un certain ethos, une manière d’être ensemble est un champ propice à tous ceux pour qui " ce qui est éprouvé par d’autres sera primordial ". D’où, la violence de l’attrait, la force de séduction de ces groupes par " le sentir commun " qu’ils proposent au nom d’un consensus, celui du " cum-sensualis ."

C’est en fait de " détribalisation " dont il va s’agir le plus souvent, d’atteinte au sémantiel de l’individu et à sa mémoire symbolique, d’autant que le dogme assimilé au mythe va autoriser " une saturation de l’espace des représentations en ce sens qu’il est apte à conférer une signification à un ensemble d’événements nombreux et hétérogènes " (J-L. Zanda, p. 60).

Cette victimisation se fera par des mécanismes d’hyper oralité captatrice sciemment mis en place, du rejet de certains individus , considérés et vécus comme persécuteurs vis à vis de la communauté.

A cela s’ajouteront des processus de clivage dans le champ institutionnel entre les " bons " et les " mauvais objets ", des " attitudes surdéterminées " vis à vis des adeptes avec stigmatisation et étiquetage.

L’adepte plongé dans les effets pervers de la dissonance cognitive doit se mettre constamment en état de résoudre les contradictions du discours sectaire. Bien que celles-ci portent atteinte à son système de représentation, la magie du gourou fera qu’elles deviennent telles qu’elles vont conforter le système lui-même. (l’Harmaguédon annoncée par les Témoins de Jéhovah pour 1914 puis pour 1975 n’a pas eu lieu. Se seraient-ils trompés ? Non, pas du tout. Connaissant cette échéance, ils ont prié et ainsi Dieu a épargné la Terre. Ainsi s’opère la réduction d’une des dissonances cognitives parmi les plus connues.

Dans un premier temps, le discours sectaire " épiphanise " le réel. Il semble avoir toutes les caractéristiques de l’irrationnel, seule alternative, peut-on penser, au rationnel ; mais à y bien regarder, ne répond-il pas plutôt à l’hyperrationnalité qui est, selon M. Maffesoli, " ce mode de connaissance qui sait intégrer tous ces paramètres que l’on considère habituellement comme secondaires : le frivole, l’émotion, l’apparence "?

Dans la secte, c’est en trois étapes que sont mises en oeuvre des pratiques conduisant de la renarcissisation du sujet, à sa dénarcissisation, puis, enfin, à sa renarcissisation par et dans la secte, à l’exclusion de toute autre communauté.

Rosolato G. remarque : " le narcissisme de chacun est amené à se fondre dans un narcissisme exacerbé de groupe. "

Une fois l’adepte totalement désengagé de sa communauté d’origine, dans laquelle il ne voit plus guère que des " mauvais " objets, (la loi du tiers exclu ayant éliminé toute médiation), sa renarcissisation ne pourra plus alors se faire que par l’agression, la destruction auto ou hétéro-agressive, la victimisation différée et intentionnelle.

 

LA PROSTITUTION OU LA REMEMORATION DU CORPS COLLECTIF ?

 

Y. Michaud, dans son ouvrage La violence , fait état des expériences de Zimbardo (1972) rapportées par E. Fromm.

L’une d’entre elles ayant pour cadre la vie pénitentiaire suggère la force des assignations de rôle. Ainsi l’auteur écrit-il que " les structures de la situation victimisent les victimes, surtout quand elles sont innocentes et démultiplient l’agressivité des gardiens. "

Pensons à M. David, fondateur des Enfants de Dieu, (secte devenue ensuite La Famille d’Amour), assignant aux femmes, pour attirer des hommes fortunés, le rôle " d’esclaves d’Amour " de " sorcières de Dieu " de " putains de Dieu " de " brebis pour des bergers proxénètes ."

Nous ajouterons que, pour le " Dad ", les enfants sont des petits poissons aux appâts non négligeables.

S’appuyant sur E. Durkheim, M. Maffesoli rappelle que pour lui, comme pour son illustre prédécesseur, la religion est, avant tout, une " chose éminemment sociale. " Il ajoute que la transgression est une conséquence naturelle de l’effervescence propre aux fêtes populaires et cérémonies religieuses, dans la mesure où celles-ci sont fondées sur le " besoin de vider les règles " et " notamment en matière sexuelle. "

M. Maffesoli reprend certains passages des Formes élémentaires de la vie religieuse qui décrivent notamment une fête corrobori et ajoute que " toutes ces cérémonies ont lieu dans un climat de violence, de cruauté et d’excès qui sert en quelque sorte de cocon à cette effervescence collective. "

Le mysticisme orgiaque, dont on peut trouver de multiples manifestations dans les groupes sectaires, que ce soit sous forme d’abstinence ou d’excès, dépasse, selon les termes de M. Maffesoli la simple expression individuelle pour devenir expression du collectif.

Dans la mesure où la relation " avec le divin, c’est à dire avec le collectif, est profondément enracinée dans un excès de vitalité sexuelle " il ne faut pas s’étonner de voir parfois le mysticisme amoureux se transformer en " débridement orgiaque stricto sensu. "(page 894).

Les écarts et les débauches " inspirés " dont les médias font état à propos des groupes sus nommés et d’autres, comme certaines sectes sataniques, seraient alors à voir comme cause et effet du divin / social, tant leurs adeptes sont à la fois " fascinés et fascinants ." Ces écarts cristalliseraient l’éros latent et capillarisé dans le corps social et, à travers ces groupes tenteraient de redonner son enracinement dionysien à la jouissance.

Abstinence héroïque et jouissance exacerbée auraient même terreau, mêmes racines, chez les uns et les autres groupuscules car, si l’on suit la thèse maffésolienne, ce qui est ascèse chez les uns ne devient pas débauche chez les autres par inversion mais plutôt par " accentuation particulière de l’excès. "

Ce n’est pas un hasard si l’auteur illustre son propos en parlant de la secte russe des Chlystes qui, tantôt se cristallisa dans l’abstinence (Hypo) tantôt s’exprima dans la débauche (Hyper).

Ce perpétuel combat du " régime diurne " et du " régime nocturne " (G. Durand) de l’imaginaire social, ce processus du passage de l’hypo à l’hyper, nous semble tout particulièrement bien mis en évidence dans l’économie du mysticisme érotique et paroxystique de certaines communautés sexuelles où ils resurgit périodiquement et où dans le mixage des corps, l’adepte se perd dans " l’altérité absolue du collectif ."

Ce que prône Raël dans sa géniocratie, c’est d’allier le sensuel, le social et le religieux, cet " art de la sensualité " oblige le disciple à renoncer à son individualité pour rejoindre l’Autre et l’Autre.

Nul doute que ce ne soit en incitant ses adeptes à s’unir et à pratiquer de façon très étroitement liée , mysticisme, perfectionnement individuel et collectif et pratiques amoureuses (y compris l’inceste) que le gourou, exploitant ce que M. Maffesoli appelle " le complexe d’Astarté ", ne parvienne à ses fins en proposant, dans ce cheminement " une cristallisation exacerbée et verbalisée, d’une mystique commune. " (page 900).

Ecoutons Shree Rajneesh : " L’amour doit sortir de tous les pores de votre peau, vous devez aimer le monde entier ! " ou encore : " c’est en ayant vaincu ses craintes sexuelles que l’on arrive à la sérénité. En se touchant les uns les autres, les fidèles se régénèrent mutuellement. "

Ou Moïse David : " Il n’y a rien de mauvais au monde, quant au sexe, tant qu’il est pratiqué avec amour, de quelque manière que ce soit ; pas question de qui, ni de quel âge ou de quelle parenté, ni de quelle façon. "

 

VIOL ET INCESTE

 

" De l’extase à l’entase ", on va, dans la plupart des groupes sectaires de la plus grande licence aux interdits les plus absolus : dans les deux cas, l’adepte est conduit à développer des tendances obsessionnelles générant elles-mêmes des pratiques conjuratoires ou/et expiatoires.

L’angoisse va organiser les rencontres ou les interdire mais dans un champ relationnel contraint comment y échapper ? N’est-on pas le ventre de la baleine ? dirait Oury. Seule alternative pour échapper aux dangers que l’autre représente : dominer ou se soumettre.

La preuve n’est plus à faire de l’existence de conduites de dépendance et de passivité que l’on observe dans ce type d’institution.

Or un rapport rédigé en 1977 sous la direction de A. Peyrefitte pour le Comité d’Etudes sur la Violence, la Criminalité et la Délinquance mit en évidence ses deux facteurs comme étant complémentaires et corrélatifs " à la présence d’une violence latente non intégrable mentalement et ayant besoin de passer dans les actes ".

De quels actes peut-il s’agir ? Et quels sont, dans les sectes, les modes de secondarisation d’une violence archaïque non intégrée ?

Nous voudrions aborder le viol qui, pour J. Bergeret, représente en effet, " un prototype de l’acte agressif investi sexuellement dans une situation d’ambivalence extrême... ".

" Mon père, c’est votre système " clame C. Manson.

On ne saurait revendiquer plus explicitement sa filiation criminelle et inscrire ses actes dans la logique de l’Etat au visage tout à la fois paternel et meurtrier.

Mais Manson ne s’en tient pas là ; la résurgence des représentations parentales portent le masque du visage maternel aussi bien que paternel. Lorsqu’il traite l’Amérique de " vieille putain " et déclare que c’est le moment de la violer, outre le travail qu’il conviendrait de faire à propos de l’injure et de ce qu’elle implique, on ne peut que se référer aux thèses de J. Bergeret proposant de voir dans certains viols " une réactivation compulsionnelle de la vieille violence archaïque liée à la représentation imaginaire d’une mère avant tout mortifère ".

Le viol a fait l’objet, ces derniers mois notamment, avec l’accusation portée contre G. Bourdin par d’anciennes adeptes, de l’intérêt médiatique. Ceci a porté au grand jour un certains nombre de pratiques sectaires tandis que celles du couple parricide et inceste apparaissaient en contrepoint comme n’étant guère dissociables. Les uns et les autres auraient-ils partie liée avec la violence naturelle, innée, que J. Bergeret appelle la violence fondamentale ?

Si la violence du nouveau-né est de l’ordre du Moi et de l’Autre, si ses relations avec ses parents se réduisent à une violence radicale, si ce " narcisme anténarcissique " de l’expérience princeps semble si massivement présente serait-ce qu’il y a déni de l’autre, insupportable symétrie ? (Le thème du double, cher à R. Girard se retrouve ici).

Mais le double ne serait-il tout à la fois désir et violence, " figure clé des situations à risque, et des positions idéologiques élémentaires voire archaïques et émotionnelles " ? En réponse qui semble constitutive des positions sectaires dans leur archaïsme et leur rapport au père et à la loi.

Aussi évoquerons-nous l’inceste dans lequel R. Girard voit un mécanisme dérivé de celui de la victime émissaire. Cet auteur décrit le roi comme une sorte de monstre tout à la fois cruel et bénéfique, dangereux et sacré. Tel le roi de la tribu africaine, le gourou va se voir conférer ou s’autoconférera des attributs et des pratiques incestueuses.

Un certain nombre de sectes prônent très explicitement de semblables transgressions et vont même jusqu’à en faire un passage obligé d’intronisation et d’initiation pour le bien de tous.

Ecoutons Shree Rajneesh : " L’amour doit sortir de tous les pores de votre peau, vous devez aimer le monde entier ! " ou encore : " c’est en ayant vaincu ses craintes sexuelles que l’on arrive à la sérénité. En se touchant les uns les autres, les fidèles se régénèrent mutuellement. "

Ou Moïse David : " Il n’y a rien de mauvais au monde, quant au sexe, tant qu’il est pratiqué avec amour, de quelque manière que ce soit ; pas question de qui, ni de quel âge ou de quelle parenté, ni de quelle façon. "

Par ces dynamiques " confusionnelles " par lesquelles le corps propre se perd dans le corps collectif, on " s’éclate " au sein d’un univers violent et thanatique.

Or dans ce cas s’éclater c’est vivre Eros et Thanatos non plus articulés mais confondus écrit P. Baudry.

Les thèses de cet auteur à propos de certaines revues érotico-thanatiques semblent être mises en scène au sein de certaines sectes dans lesquelles le déni et le défi lancé à la mort, le flirt avec les limites font partie du rituel quotidien.

Le gourou qui en utilise tous les registres est le dieu Eros et Thanatos tout à la fois, distribuant vie et mort, amour et néant tel le double monstrueux que caractèrise R. Girard.

Mentionnons, pour finir, les travaux de psychopolémologie de JP.Morin, tentant de faire reconnaître par les tribunaux la notion de ce qu’il définit comme étant un viol psychique perpétré par les groupes sectaires.

 

LA RELATION AU CORPS

 

L’emprise des Institutions toucherait, selon M.Pagès, avant tout, notre corps.

Dans l’institution sectaire, le corps, cet objet délictueux est réifié, soumis au viol, aux coups et/ou aux caresses, au trafic et à la prostitution.

Toutes sortes de privations lui sont imposées : jeûne prolongé, privation de sommeil et de repos, etc.

J-L. Zanda n’écrit-il pas : " l’ascèse implique dans une large mesure le retournement contre soi d’une agressivité qui s’exprime par ailleurs à l’encontre de l’extérieur " (p. 60).

Cette réversibilité de l’agressivité, déjà notée par E. Durkheim à propos du suicide, révèle ici le défi lancé au corps, le déni qui en est fait, le délit enfin dont il est l’objet et le sujet. La violence sectaire semble se décliner sur le paradigme des trois " D ".

Alors quelle est ici la place dévolue au corps, quel est le rapport de l’adepte à son corps, et celui de son corps à l’institution.

Dans l’ouvrage de P. Aziz, on peut lire page 47 que parmi les punitions exemplaires, l’Eglise de Scientologie applique l’une des plus cruelles puisqu’elle consiste au déni total de l’être en déclarant le coupable non-existant : " les non-existants doivent être habillés de vieux vêtements, explique un membre de la secte. Ils ne peuvent ni se laver, ni se raser ou se maquiller dans le cas d’une femme. Pas de repas. Ces personnes ne doivent pas sortir de la propriété. Salaire le plus bas. Pas de prime. ".

A propos de la pathoplastie institutionnelle, J. Pain nous propose de visualiser le tableau suivant :

 
   

Corps objectif

Corps imaginaire

      Corps symbolique

   
Corps symbolique

      Corps imaginaire

Corps subjectif


Hystérie

      Psychosomatique

Point Psychotique

 

 

Les grandes ruptures qui s’y lisent sont celles tout autant de la pathoplastie sectaire qu’enseignante : l’hystérie, le psychosomatique et le psychotique se donnent à voir.

Le point psychotique plus particulièrement se retrouve dans " les troubles de l’agir " à travers la soumission ou la lutte telles que nous avons pu les étudier.

Ce sera généralement sous forme d’acting out car " le fantasme, c’est le désir qui s’imagine en scénarios ". Tout est alors mis en place pour le grand spectacle psychopathe, car tout y est prévu pour être vu : J. Jones enregistrant quarante cinq minutes du suicide par ses soins perpétré, c’est Mickey et Mallory Knox en direct sur les chaînes américaines .Mêmes scénarios, mêmes articulations, mêmes mises en scène psychopathes.

N’opèrent-ils pas les uns et les autres sur la Route " 666 " ?

 

SUICIDES ET MEURTRES

 

Il a été plusieurs fois question , dans notre dossier, de ces pratiques que, pour reprendre les termes de P.Baudry, nous qualifierons d’extrêmes.

L’extrême, nous dit cet auteur, " est un mode d’expériences et de sensations qui libèrent celui qui peut, alors, dénier ou défier la mort ."

J.Pain, reprenant les thèses de D.Van Caneghem,insiste à son tour sur l’élément déterminant que joue " la plasticité narcissique dans le décrochage des situations violentes ".

On ne peut, en effet, que s’interroger sur le degré de maturation du rapport du sujet à la mort, au " devoir mourir ", à l’ananké.

Qu’en est-il de ce rapport pour l’adepte ?

Nous avons déjà évoqué le paradigme du corps se déclinant sur le défi, le déni et le délit; mais alors, quel est, selon les termes de P.Baudry " la place dévolue au corps et à sa disparition. "

Toutes les recherches effectuées ont mis à jour la corrélation très forte qui existe entre auto-agression suicidaire et agression tournée contre autrui, comme si une même agressivité pouvait se tourner contre soi ou contre l’extérieur.

Il semblerait, par ailleurs, que certaines formes de crimes passionnels constituent, pour le meurtrier narcissique, des analogues de suicides, mais au dépend d’autrui.

L’étude de E.Durkheim sur le suicide (1897) suggère des conclusions analogues quant à la reversibilité de l’agressivité qui se tourne, tantôt contre l’individu lui-même, tantôt contre autrui.

Quant à S.Freud, il précise que " nul ne trouverait, peut-être, l’énergie nécessaire pour se tuer, s’il ne tuait pas, en même temps, un objet avec lequel il s’était identifié, tournant ainsi contre lui-même un désir de mort primitivement dirigé contre autrui. "

Pour le criminologue de Greef, le meurtre passionnel serait un suicide retourné, le suicide un meurtre passionnel raté.

Dans la secte, un désinvestissement certain semble générer une agressivité de type criminogène retournée contre soi et/ou contre l’autre, c’est J.Jones, D.Koresh ou L.. Jouret / di Mambro, touchés de plein fouet dans leur image narcissique.

Il n’est que de voir la difficulté devant laquelle les enquêteurs se sont trouvés confrontés lors du drame du Temple Solaire, pour déterminer la part du meurtre et celle du suicide; la même difficulté s’étant présentée lors des drames de Jonestown et de Wacco.

Qui a tué qui ? - Qui a tué Quoi ? - Qui s’est suicidé ? - Qui a " suicidé " quoi ? - Qui a tué et qui s’est suicidé ?

Mais dans son étude des conduites à risque, P.Baudry ne considère pas le suicide comme " la seule aventure qui aboutisse à liquider le corps. "

Parce qu’il évoque, à maintes reprises, la forme de " l’omo sportivus " (page 74), l’étudiant que nous sommes est renvoyé à la forme tout aussi " olympique " de l’ascèse du végétarien ou du végétalien qu’il est fréquent de rencontrer dans les sectes. L’un et l’autre ne cherchent-ils pas en effet, dans la même logique de l’effacement du corps, le " à fond la forme " proposée par la Marque Décathlon ?

Par ailleurs,ce corps n’est-il pas gênant, à force d’être animal voire bestial, donc impur ?

Les logiques suicidaires s’exprimeraient donc alors dans ce que P.Baudry appelle les " suicides différés ".

Effacer le corps ou le liquider purement et simplement, s’interroge l’auteur, dans Le corps extrême . (page 42).

Selon ce même auteur, il semblerait alors que la logique de certains suicides relève d’une volonté "d’ en être de la vie " plus que d’  " être en vie ".

Celui qui se tue montre qu’il peut exister jusque là;(page 214).

 

CONCLUSION

 

Pour E. Fromm une idéologie est d’autant plus attirante et séduisante qu’elle prétend répondre à toutes les questions dans la mesure où le besoin d’un cadre d’orientation cohérent est aussi vital qu’intense pour tout être humain.

C’est ainsi, dit-il, que le but commun de toutes les religions est de " parvenir à l’expérience de l’unité non en régressant vers l’existence animale mais en devenant totalement humain ".

Unité à l’intérieur de l’homme, unité entre l’homme et la nature, entre l’homme et les autres hommes. L’homme se retrouve dans l’alternative de choisir entre façons régressives et progressives.

Or notre travail nous a montré que la secte réunit toutes les conditions qui peuvent faire d’elle la mère castratrice qui exige tout de ses " enfants " tout en étant hyper-rejetante, dont les pratiques paradoxales engendrent des mécanismes psychotiques et schizoïdes se concrétisant sous la forme de l’emprise libidinale d’une mère archaïque.

Sur le plan symbolique, elle marque et stigmatise , sur le plan imaginaire, elle confronte l’adepte au mythe fondateur et porte toujours en elle une menace de mort indifférenciée.

Tandis que E. Goffman n’hésite pas à décrire l’institution comme " un camp de concentration où les patients sont isolés et protégés de la société ",A. Vivien, ancien ministre, auteur du rapport Les sectes en France, en parle comme de " petits goulags au départ consentis... ".

La secte, " îlot sectaire , lieu de confusion, lieu vide "semble drainer de nombreuses violences foncières, individuelles mal intégrées, sous couvert de secondarisation socialement plus ou moins admissibles.(chacun sait à quel point de grands violents peuvent se mettre à vénérer la loi; les Aumistes, moines chimistes, les Chevaliers du Lotus d’Or, les membres du Temple Solaire ne sont que quelques exemples de semblables tentatives de secondarisation plus ou moins " réussies. ").

J.Bergeret écrit : " Jusqu’à nos jours, la violence foncière revécue sous sa forme militaire, ou la violence foncière revécue sous toutes les formes possibles de messianismes, se voyaient justifiables et même valorisables. "

Nous avons pu voir à travers notre étude, ce qu’il en était et ce qu’il advenait de cette violence primitive, lorsque les processus intégratifs ne pouvaient se faire de façon satisfaisante.

Nous avons voulu montrer que, lorsque cette violence en restait à la loi " du moi ou l’autre ", elle trouvait au sein de l’  " îlot sectaire ", plus que dans toute autre institution, matière à " des comportementalités matricielles ", relevant de " l’expérience princeps ",  " seules réponses de notre logique préoedipienne, qui est une logique du tiers exclu, disjonctive, répétitive et linéaire ."

Au terme de cette étude, non exhaustive il est vrai, il nous semble possible de considérer la violence et le sacré comme constitutifs essentiels des groupes sectaires; la puissance mimétique du double, signifiant du désirable absolu, engendrerait des processus d’assujettissement appropriatoires et territoriaux " visant l’établissement d’une relation de contrôle, de pouvoir, forçant et neutralisant , par l’établissement de la relation, le danger de cette autre existence. "

Il conviendrait de compléter notre dossier par l’étude du lien que l’argent entretient avec la mort, la puissance également mortifère de la monnaie et son rapport avec le désir.

Nous n’avons pas cette possibilité et le regrettons, sachant les sommes très importantes que les adeptes versent à leur gourou et le rôle de l’argent dans ces groupes.

Nous regrettons également de ne pas donner une large place au rôle dévolu à l’injure au sein de la communauté.

Il nous aurait fallu parler, pour être complets, des effets mimétiques du deprogramming, cette violence faite à la violence.

Aussi terminerons-nous sur des mots de J.Freund qui parle de " la violence trahie par elle-même ", puisqu’elle n’est plus fondatrice de quoi que ce soit.

 

ANNEXES
Cette thèse est l'oeuvre d'une amie qui préfère garder l'anonymat pour diverses raisons.
Elle a réussi, bien évidemment.
Je la remercie d'avoir accepté de laisser ce document de spécialiste sur le site du Secticide.


 
 

 
 

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