sectes - scientologie dianétique - espagne - Narconon: la secte cherchait aussi à s'infuiltrer dans les rouages de l'état espagnol

L'EXPRESS - 9 DECEMBRE 1988

MULTINATIONALE

Une secte puissante
comme la drogue.

En Espagne, l'Eglise de scientologie ne se contentait pas
de placer des toxicomanes sous sa dépendance. Elle cherchait
à s'infiltrer dans tous les rouages de l'Etat.

De notre envoyée spéciale

Le petit juge madrilène n'en est pas encore revenu. Les yeux brillants d'excitation, il regarde les inspecteurs de la police judiciaire qui ont mené l'enquête, à sa demande. Il se tourne vers le procureur. Et il étouffe, peut-être pour la centième fois depuis le début de l'affaire, un grand rire nerveux: "C'est de la science-fiction. Le songe d'un fou. Ces gens se croient sur une autre planète."

Lorsqu'il a décidé de ramasser, dans un grand coup de filet, les principaux dirigeants de l'Eglise de scientologie, le juge Vasquez Honrubia imaginait qu'il allait prestement régler "une simple petite histoire locale". "Il s'agit, au contraire, d'un dossier énorme, aux retombées incroyables; car cette secte, qui veut dominer le monde, est d'abord une multinationale, dont le but principal est de gagner de l'argent, le plus d'argent possible, et par tous les moyens."

Chaque jour, en Espagne, l'affaire apporte sa moisson de scandales. On découvre que la secte cherchait à s'infiltrer à tout prix dans les institutions stratégiques de l'Etat et dans l'entourage des personnalités clefs de la société espagnole. On a en particulier trouvé, dans les documents saisis, deux fichiers bien étranges: l'un recensait une douzaine de grandes entreprises et les membres de leur conseil d'administration; les policiers auraient établi que deux d'entre elles au moins étaient effectivement infiltrées par des scientologues. Dans l'autre fichier, codé, figuraient certains ministères importants, des personnalités comme Manuel Fraga ou des chefs de la police, des journaux, des banques: chaque nom était affublé d'un chiffre correspondant, selon le juge, à son degré de dangerosité (de 1 à 6...) pour la secte. On découvre aussi les méthodes surréalistes de cette "Eglise" qui, tout en promettant le nirvana spirituel et mental à ses adeptes, les piège dans une dépendance économique et psychologique totale à coups de confessions et de chantages.

Rien qu'à Madrid, une quarantaine de personnes ont porté plainte. Quotidiennement, d'ex-disciples ou des parents téléphonent au palais de justice pour dénoncer les pratiques des scientologues. Certains demandent une protection policière en échange de leur témoignage. "Ils ont peur, constate le magistrat. Je crois qu'ils ont raison d'avoir peur."

Ce juge de 33 ans s'est lancé dans une opération qui devrait faire envie à ses confrères européens: depuis des années, tous les fonctionnaires du fisc, de la justice et de la police en Europe rêvent de coincer définitivement l'Eglise de scientologie. Jusqu'à maintenant, beaucoup se sont cassé le nez, faute de preuves suffisantes. Vasquez Honrubia, lui, dit avoir un dossier costaud. Et il a frappé fort en attrapant dans ses mailles Herbert Jentzsch, président international de l'Eglise de scientologie: un homme censé règner sur 5 millions d'adeptes dans le monde (dont 30000 en France). Et engranger, par secte interposée, au moins 150 millions de dollars par an aux Etats-Unis, selon le Centre de documentation contre les manipulations mentales. Jentzsch et dix responsables locaux se retrouvent en prison, inculpés d'escroquerie, de fraude fiscale, d'association illicite, de falsification de document public, d'évasion de capitaux et d'atteinte à la santé publique. Les investigations se poursuivent. Et le juge promet de nouvelles inculpations.

L'Eglise de scientologie a été créée en 1954, à Washington, par un personnage mystérieux, Lafayette Ronald Hubbard. C'était un ingénieur
[note du traduicteur: Hubabrd n'avait aucun diplôme ni étude achevée universitaire], auteur de science-fiction, qui, inspiré par ses voyages en Extrême-Orient, maquilla ses divagations spirituelles d'un vernis pseudo-scientifique, et fit un malheur commercial avec son premier ouvrage de gourou, "Dianétique: la science moderne du mental". Depuis, de "Voies du bonheur" en "Pouvoir de la pensée", Ron Hubbard a multiplié les best-sellers: 28 millions d'exemplaires vendus. Très vite, il enrobe de doctrine religieuse ses méthodes thérapeutiques - banales, au départ. Les succursales de la secte sont donc des "missions", et ses tarifs, des "donations". Son jargon publicitaire devient sacré, ses bénéfices sont exemptés d'impôts. Jusqu'à ce que le fisc - aux Etats-Unis, en particulier - se réveille. Le leader des scientologues finira par disparaître, dans des circonstances énigmatiques, entre 1980 et 1986.

En Espagne, l'Eglise de scientologie a débarqué en 1983. Comme ailleurs, elle s'est implantée sous une quantité d'appellations différentes, correspondant à des cibles distinctes: Nouvel Age, Chemin de la félicité, Centre d'amélioration sociale, mais, essentiellement, Association civile de dianétique et Narconon. Toutes les sectes, en Espagne, progressent de façon vertigineuse. Et pour cause: la liberté religieuse et, plus généralement, d'opinion y est encore toute fraîche. Mais les centres Narconon, surtout, qui prétendent lutter contre la drogue et guérir les toxicomanes dans 70 % des cas, ont connu le succès: la drogue fait des ravages dans ce pays en pleine ivresse postdictature. 80 % des délits mineurs seraient liés, de près ou de loin, à la toxicomanie. Totalement démunis face à l'extension de ce phénomène, les pouvoirs publics - souvent à l'échelon local - ont d'abord encouragé, voire subventionné, les centres antidrogue ouverts par l'Eglise de scientologie. Jusqu'à ce que les premiers témoignages crèvent le silence.

Le juge madrilène s'est prioritairement intéressé à l'Association de dianétique et à Narconon. Les familles qui ont porté plainte contre Narconon racontent, peu ou prou, toutes la même histoire. Celle de Ramona Benito Esteban, une veuve de San Sebastian de los Reyes, un quartier populaire de Madrid. Mère de cinq enfants, cette femme simple, qui touche une pension mensuelle de 1 600 francs, s'est saignée aux quatre veines pour faire traiter l'un de ses fils, José Carlos, dans un centre Narconon. Pressée par la secte, elle a fini par hypothéquer son appartement et s'est ruinée. "Son fils est dans un état plus grave qu'avant son admission" affirme son avocat, Emilio Rodriguez Menendez.

Le processus est immuable: séduction, persuasion, contrainte. Pour être soigné dans un centre Narconon, il faut convaincre sa famille de débourser, au départ, au minimum 9 000 francs par mois. On se "décrasse" de toutes ses vilaines particules à coups de vitamines, de sauna, d'explications des textes saints (ceux de Hubbard) et de chèques bancaires. On se confesse beaucoup. On raconte les petits péchés de ses proches, ce qui permet, à l'occasion, de les faire chanter. De fil en aiguille, on devient membre de la secte, à un titre quelconque, et on retrouve les autres, ceux qui sont entrés dans la secte pour "développer leur potentiel". On signe beaucoup de papiers. On jure de ne jamais trahir. On paie pour les livres, pour le détecteur de mensonges (42 000 francs), pour les bijoux à l'effigie de la secte. On paie de plus en plus souvent, de plus en plus cher. On promet de ne pas trahir. Jamais. On accepte les châtiments, travaux pénibles ou enfermement. On remercie l'Org (organisation supérieure) de bien vouloir vous exploiter: c'est une "croisade". De promotion en promotion, on finit par s'engager "pour des milliards d'années". Et on cultive, en groupe, une paranoïa soigneusement entretenue par les dirigeants de la secte. En clair: tous les détracteurs de l'Eglise travaillent en sous-main pour Interpol, le FBI, les trafiquants de drogue, ou encore le "lobby des psychiatres", comme l'explique à L'Express Chick Corea, pianiste et compositeur de jazz, membre de la secte depuis vingt ans, qui soupire: "Je suis bouleversé par le mal qu'on est en train de faire à mes amis. Ma rencontre avec l'Eglise a été la chance de ma vie."

Le 20 novembre dernier, un colloque international réunissait des dirigeants de la secte dans un grand hôtel de Madrid. Entre le dessert et le café, une centaine de policiers ont bouclé la salle et interpellé 71 personnes. Au même moment, une trentaine de centres à travers l'Espagne étaient perquisitionnés. Des tonnes de documents ont été saisis. L'argent aussi: 12 millions de francs sur une quarantaine de comptes bancaires. Depuis, le juge trois inspecteurs du fisc fouillent à n'en plus finir dans les entrailles de la secte.

Ils ont trouvé des lettres étranges, comme celle-ci, dans laquelle un responsable en dénonce un autre: "Il a utilisé pour acheter de la drogue une partie des 25 millions de pesetas destinés à la campagne. "Ou celle-là, dans laquelle un dirigeant de la secte raconte comment "le directeur général des Pétroles espagnols" serait devenu un ami, aurait aidé l'organisation et l'aurait mise en contact avec un chef important de la police... L'Espagne, effarée, découvre l'extraordinaire volonté de puissance de cette secte, qui prône, dans ses documents internes, les méthodes les plus sophistiquées pour discréditer et neutraliser ses ennemis: lancer des rumeurs, poser des micros, monter des pièges sexuels, se faire passer pour un adversaire de la secte pour mieux désamorcer les critiques, s'infiltrer, etc.

Du coup, la commission parlementaire d'études sur les sectes, créée en mai dernier, se dépêche de préparer ses conclusions, Pilar Salarrullena, député démocrate-chrétien - à l'origine de cette commission - voudrait que le gouvernement renforce, de façon drastique, les contrôles. Le président de la commission, Juan Carlos del Pozo, socialiste, est plus mesuré: "Attention, il ne faut pas retomber dans l'Inquisition." Il renvoie le ballon à la justice: "Il suffit d'appliquer les lois.". Et la classe politique tout entière croise les doigts: "Pourvu que le petit juge ait un dossier en béton..."

Jacqueline Remy.


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