Libération 31.01.01

Les sectes, sauve-qui-peut au Congo-Kinshasa

Très en prise avec la vie quotidienne, les Eglises du Réveil prospèrent en RDC sur la misère et la guerre. Avec la bénédiction du régime.



Kinshasa envoyé spécial
" Répétez après moi, hurle le pasteur à s'en arracher les cordes vocales. Cette année, je n'ai pas besoin de gymnastique!" Et la foule de répéter trois fois à tue-tête l'énigmatique formule. D'autres suivront: "Tu es la propriété privée de Jésus-Christ", etc. C'est dimanche et l'église de la Victoire a fait le plein. Trois cultes dans la journée suffisent à peine à écluser le flot de fidèles qui se massent dans le grand hangar fermé par une porte noire où l'on a peint à l'intention des incrédules: "Miracle Center" . Un pasteur en chemise rayée et cravate à pois débite son sermon en hurlant dans un micro sans fil à la manière d'un gangsta rappeur. Un assistant traduit du français au lingala, la langue la plus usitée à Kinshasa, en quasi-simultané. Le sens du sermon est passablement confus mais peu importe, la foule est déjà en transe : de temps en temps, une femme se jette au pied du pasteur qui la projette face contre terre en hurlant "Retire-toi démon, et ne reviens pas!" Le décorum en impose : deux fauteuils Louis XV tropicalisés tiennent lieu de trône. Au mur, une inscription : " je suis ce que Dieu dit que je suis et non ce que dit le monde que je suis. " Signé Fernando Kutino, fondateur de l'Église de la Victoire.

Or et croco. Au fond de la cour, un bâtiment abrite les studios de télé de l'Eglise ainsi que ses bureaux. A l'étage, Fernando Kutino, le fondateur, se prélasse pendant que la foule entame des cantiques en dansant. A 38 ans, il est à la tête de l'une des plus célèbres et des plus riches Eglises du Réveil, un terme générique qui sert à désigner les mouvements charismatiques d'obédience protestante américaine qui ont prospéré sur la misère et la guerre dans le Congo de ces dernières années. L'homme, qui se fait appeler "Archybishop", a plus la dégaine d'un gangster de Los Angeles que d'un pasteur : bagouzes, gourmette en or, chaussures en croco et téléphone portable chromé. Il prêterait à rire s'il n'était pas à la tête d'un empire financier: "Je ne vous dirai pas quel est notre budget. Mais sachez que cela représente beaucoup d'argent. Il n'y a pas de honte à cela. J'aime l'argent. Ça aide à bien vivre".
Le 31 décembre dernier, il a rassemblé quelque 100000 personnes au stade des Martyrs de Kinshasa. Autant attendaient dehors. Fernando Kutino vient de passer six mois en prison pour avoir brûlé une page du Coran en public. "Ce n'était pas le Coran, c'était une formule de magie écrite en arabe. Il faut combattre la magie elle est contraire au message de jésus-Christ."
Quel est le message de Jésus-Christ?
" Je prône l'épanouissement, la libération, le développement et le progrès."
Mais encore?
En fait, l'Eglise de la Victoire, comme les autres Eglises du Réveil, tient un discours quiétiste du type: "Si tu as la foi (et que tu passes à la caisse), Dieu t'aidera."
Les pasteurs puisent leurs exemples dans la vie quotidienne : il est question de pénurie d'essence, de coupures d'électricité, de politiciens corrompus, de policiers racketteurs, de bus bondés et de jeunes qui attrapent le sida. Un catalogue des maux qui frappent le Congo. La solution?
La foi, encore et toujours, surtout ne rien changer, ne pas se révolter, c'est Dieu qui donne la grâce.
Kutino, avec ses costumes de "sapeur" , est le plus caricatural des télé-évangélistes à la mode kinoise. L'homme aurait eu des accointances avec le régime Mobutu : à l'époque, il se promenait en effet armé. Il serait à l'origine un féticheur et se serait fait blanchir la peau. "Et le soir de la mort de Kabila, il s'est précipité à l'hôtel Intercontinental, se moque Jean-Louis, un jeune diplômé qui n'a aucune sympathie pour les pasteurs du Réveil. Il avait peur de se faire dépouiller." Ce qui choque le plus Jean-Louis, ce sont "ces intellectuels qui se précipitent chez les charlatans. Il y a des hommes d'affaires, des directeurs de cabinet, même des professeurs d'université". Même le ministre de la Communication, Dominique Sacombi, un ancien mobutiste converti au kabilisme, est un fervent supporter des Églises du Réveil.

"Criminels économiques". Sony Kafuta "Rock-man", le grand rival de Kutino, officie à quelques centaines de mètres de là, dans le quartier de Matongué. Il dirige l'Eglise de l'Armée de l'Eternel. Le folklore est moins agressif mais, comme ailleurs, on chante, on danse, on pleure... et on paie : à la fin de l'homélie, Sony Kafuta, 38 ans, explique longuement qu'il faut agrandir le local de l'Eglise : "Nous avons besoin de 510 sacs de ciment à 10 dollars pièce et de trois camions de caillasses à 1500 dollars." Plus tard, il explique crûment : "Vous êtes mon investissement : si j'échoue, je perds. Et vous devenez des criminels économiques pour l'Eglise." Après une ultime prière contre la maladie, la mort, les envoûtements et la disette, les enchères sont ouvertes. La foule endimanchée se range en file pour verser son obole dans un grand panier en osier. Les dons ne sont pas faramineux, mais les petites coupures finissent par former une somme rondelette.
Sony Kafuta, lui aussi, exorcise et fait des "miracles". Ce dimanche, il ranime la ferveur des fidèles en appelant une "maman" à la tribune : la veille, la paralytique se serait levée après une simple imposition des mains. "Je suis allée pendant trente-huit ans chez les catholiques, explique Ilugan, cadre dans une compagnie de navigation venue en famille. Mais ils m'ont déçue : on ressort sans avoir compris le message. Ici, c'est direct, c'est clair. On sent vraiment le contact avec l'Eternel."

Aumônier des armées. L'Eglise catholique ne voit pas d'un bon oeil une telle concurrence. "Jusqu'à présent nos relations sont à la guerre froide", constate Sony Kafuta. Le père Robert Abelawa, qui dirige la paroisse catholique de Saint-Kibuka, reconnaît : "Ces mouvements répondent à la crise actuelle. Les gens ont besoin de miracles, de surnaturel. En fait on les endort : ils vont là-bas en laissant leur cervelle à la maison. On vous fait croire que vous pourrez guérir en touchant la télévision. Mais cette concurrence nous a forcés à évoluer. Nous avons adopté la prière charismatique qui est plus vivante. Nous faisons aussi attention à puiser nos sermons dans la vie quotidienne."
Contrairement à certains de ses collègues qui disent encore la messe en latin, l'abbé Robert est passé au lingala. "En plus, nous avons un discours politique que les sectes n'ont pas." Lors de l'enterrement de Kabila, l'évêque de Kinshasa a appelé le nouveau pouvoir au "dialogue politique". Il a aussi condamné "celui qui prend le pouvoir par les armes et celui qui le garde par les armes".
Le régime, lui, préfère à l'évidence Sony Kafuta, qui le lui rend bien. "Sous Mobutu, on nous empêchait de nous développer parce que le pouvoir avait peur qu'on dévoile sa vraie face." En remerciement, Laurent-Désiré Kabila a nommé en décembre Kafuta aumônier général des armées. "On l'a choisi parce qu'il est originaire du Katanga, comme Kabila", expliquent les mauvaises langues. Kafuta, lui, est persuadé que "si l'armée et la rue sont restées calmes après la mort du Président, c'est grâce à nous les messagers de Dieu. Si l'Etat écoute les hommes d'Eglise, la solution aux problèmes du pays viendra"
CHRISTOPHE AYAD

Joseph Kabila à Washington
Le président Joseph Kabila devait recevoir hier soir à Kinshasa son homologue sud-africain, Thabo Mbeki, pour discuter de la guerre régionale qui déchire son pays, avant de faire ses débuts jeudi sur la scène internationale à Washington. Le prétexte est "un petit déjeuner de prière", organisé par le Congrès. Le président rwandais, Paul Kagame, doit également y prendre part. Il s'agit d'une manifestation annuelle à laquelle le président des Etats-Unis participe généralement. Kabila interviendra vendredi devant le Conseil de sécurité de l'ONU, à New York.


Retour index textes apologistes et relations internationales*$