Scientologie: "DIANETIQUE, Puissance de la pensée sur le corps", critiqué dès sa parution



L'ouvrage clé du gourou Hubbard et de la scientologie critiqué dès 1950

NEW YORK HERALD TRIBUNE - Critiques des ouvrages
3.9.1950
Pour ceux qui rechercheraient un bonheur préfabriqué

DIANETICS.

(en France, le titre original était "Dianétique, Science Moderne de la santé mentale"; il fut modifié en "Dianétique, puissance de l'esprit sur le corps" et finalement en dianétique, puissance de la pensée sur le corps- pour des raisons éminemment politico-légales (apparence pseudo-religieuse de la secte).
L. Ron Hubbard. 452 pp. New York: Hermitage House. $4.

Critique de Erich Fromm

Les gens n'ont jamais été si passionnés de psychologie et d'art de vivre que de nos jours. L'intérêt que portent les lecteurs potentiels envers ces sujets n'est pas sans provoquer des inquiétudes sur l'homme, davantage que sur les aspects matériels de l'existence. Parmi ces livres, certains comblent le besoin de conseils rationnels, tandis que d'autres attirent les lecteurs au moyen de promesses de bonheur préfabriqué et de remèdes ou recettes miracle. La "Dianétique" est le dernier de cette série d'ouvrages dans lequel l'auteur use sans la moindre vergogne de tous les ingrédients de la recette en vogue. "La création de la dianétique représente une étape pour l'humanité: elle est d'importance comparable à l'invention du feu et supérieure à celles de la roue ou de la voûte". L'auteur prétend avoir non seulement "découvert l'unique source de toutes les formes de névroses, psychoses, criminalité et maladies psychosomatiques", mais aussi "le remède à tout cela."
 

"La dianétique guérit sans jamais échouer"

L'auteur présente d'abord une théorie générale sur la structure mentale; il bâtit ensuite une théorie portant sur les troubles mentaux, et une pratique pour en venir à bout. "Le seul moteur de l'humanité est la survie". L'homme survit pour lui, pour le sexe, le groupe, l'humanité, et chacune de ces subdivisions du principe de cette survie est dénommée une "dynamique".  Il établit une distinction entre "mental réactif" - la partie qui  mémorise les émotions négatives et douleurs et "mental analytique", qu'il compare à une superbe calculatrice pensant en termes de différences et similitudes, tandis que le mental réactif ne penserait qu'en termes d'identité/égalité. Le mental réactif  "cherche seulement à diriger l'organisme selon un schéma de stimuli-réactions".

 Ce concept de mental réactif est le fondement de la théorie de la pratique permettant de soigner les maladies mentales. Durant les moments de douleur physique ou d'émotion intense, le mental analytique serait "déconnecté", les mots prononcés alors en présence de la personne "inconsciente" seraient alors enregistrés comme "engrammes". Ceux-ci ne seraient pas accessibles dans les souvenirs normaux. La personne serait alors dirigée sans le savoir par les contenus de ces engrammes, similaires à des suggestions hypnotiques. "Si jamais le diable a existé, il a inventé le mental réactif... Ce mental fait tout, on peut tout lui attribuer dans la liste des maladies mentales: psychoses, névroses, compulsions, répressions... ainsi que tout le catalague des maladies psychosomatiques... l'engramme est l'unique source de toute aberration et maladies psychosomatiques..."

La thérapie dianétique est issue de ces prémices. Le patient -"le préclair"- est malade en raison de ses engrammes. Lorsque tous les engrammes importants - surtout ceux de la période prénatale - sont remémorés ("on y retourne"), le patient est définitivement "clarifié" [dans le sens des machines à calcul, où la commande 'clear' efface les commandes précédentes, ndt] de toutes ses "aberrations", et son intelligence est alors supérieure à celle des autres. Le thérapeute  ou "auditeur" permet ce "retour" de l'engramme en mettant le patient dans un état dit "rèverie dianétique": il annonce : "Lorsque je compterai jusqu'à sept, vos yeux se fermeront. Vous resterez conscient de tout ce qui se passera." Puis l'auditeur compte "lentement, calmement," jusqu'à ce que le patient ferme les eyux. Il lui demande ensuite de "retourner" aux périodes antérieures de son existence, éventuellement jusqu'à la conception, et le ramène dans le présent en fin de séance.

Chaque engramme doit être entièrement décrit-raconté à plusieurs reprises jusqu'à "effacement complet". Si l'on omet les prétentions colossales de l'auteur, on trouve à peine quelques originalités dans l'ouvrage, hormis les mots nouveaux expliquant un mélange de freudisme mal compris et d'expériences de régression datant des âges de l'hypnose. Quelques notions vraiment originales peuvent pourtant surprendre: nous lisons par exemple que le patient raconte les mots prononcés par le médecin à la mère enceinte, ou par le père, dès après la conception. Lorsque j'ai fait la revue de cet ouvrage et observé les histoires de certains cas qu'on y trouve, j'ai été tenté de croire que l'auteur avait exprès construit  une parodie subtile de certaines théories psychiatriques, et mis à l'épreuve la crédulité du public.

On peut difficilement imaginer que l'ouvrage d'Hubbard soit une contribution sérieuse aux sciences humaines, mais il faut le considérer comme le symptôme d'une dangereuse tendance. S'il ne s'agissait que d'une sur-simplification d'anciennes théories freudiennes, il serait sans risques. Mais la dianétique dévoile un esprit très précisément opposé aux théories freudiennes. Le but de Freud consistait à aider le patient à comprendre la complexité de son mental, sa théorie se fondant sur le concept suivant: c'est en se comprenant soi-même que l'on pourrait se libérer de fardeaux irrationels provoquant malheur et maladie mentale. Cette notion se rencontre dans la grande tradition orientale ou occidentale, de Bouddha à Socrate, en passant par Spinoza et Freud. La dianétique ne respecte pas - et ne comprend pas - les complexités de la personnalité.

L'homme est une machine, si bien que rationalité, jugements de valeur, santé mentale et bonheur s'obtiennent par un travail d'ingéniérie. "Dans une science d'ingéniérie comme la dianétique, nous pouvons travailler par pousse-boutons." Il n'y a rien à savoir sur l'homme en dehors de l'application des théories hubbardiennes sur l'engramme. Si l'on n'accepte pas ces théories, c'est que l'on a d'autres motifs ultérieurs, ou que l'on souffre d'un "dénieur" - ou "négateur" qui "est une commande engrammique faisant croire au patient que l'engramme n'existe pas".

Tout est excessivement simple.

Quand vous avez avalé l'ouvrage d'Hubbard, vous savez tout ce qu'il y a à connaître sur l'homme et la société puisque vous savez sur quels boutons appuyer. Les valeurs ou la conscience n'existent pas; si les engrammes sont effacés, vous n'avez plus de conflits.

Toutes les grandes religions et philosophies ont perdu leur temps. Aucun problème n'a pas pour origine un ordre engrammique, si bien que tout ce qui a été pensé avant Hubbard n'a pas de sens, vu que les penseurs ignoraient la découverte hubbardienne. Il reste difficle de croire l'auteur lorsqu'il écrit que "les écritures hindoues anciennes, les oeuvres des anciens grecs ou romains y compris Lucrèce, les travaux de Francis Beacon, les recherches de Darwin et certaines de pensées d'Herbert Spencer" composeraient "les bases philosophioques" de son travail:  la dianétique ne se soucie certes pas de ces prédécesseurs. La découverte selon laquelle "la survie serait le seul et unique but de la vie" n'exprime certainement pas les préoccupations des anciens hindouistes, ou des grecs anciens: c'est plutôt une expression biologique brutale selon laquelle les valeurs éthques seraient subordonnées à la pulsion de survie - si tant est qu'elle existe.

Peut-être l'élément le plus maladroit de la dianétique réside-t'il dans le style. Ce mélange de quelques vérités hyper-simplifiées, de demi-vérités et de pures absurdités, s'ajoutant à la technique propagandiste consistant à impressionner le lecteur par l'affirmation de grandeur, d'infaillibilité et de nouveauté du système de l'auteur, ou cette promesse de résultats immanquables directement accessibles par le simple biais de l'adoption des techniques dianétiques, tout cela retentit hélas dans les domaines  médecine et politique. Ce serait aussi grave en cas d'application à la psychothérapie et à la psychiatrie.

Cette critique négative sur la dianétique ne résulte pas de croyances présentes selon lesquelles le critique affirmerait que les méthodes actuelles de la psychiatrie et de la psychologie sont satisfaisantes: elles ont besoin d'idées et d'expérience nouvelles. Fort heureusement, nombre de psychiatres et psychologues en sont conscients et cherchent les méthodes permettant d'approcher l'inconscient (entre autres, le test de Slesinger "Looking-in"). Mais on doit au minimum prendre comme point de départ le renforcement de la responsabilité, de  la perspicacité et de l'esprit critique du patient.

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Le Dr Fromm, psychanalyste, est co-auteur de "Famille et Autorité", auteur de "S'échapper de la liberté" et "L'homme en soi". Son dernier ouvrage "Psychanalyse et religion" sortira en fin d'année [1950].


 

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