LE SECTICIDE
L'ANTI - SCIENTOLOGIE antisectes.net

"LES SCIENTOLOGUES ONT FAIT JOUJOU AVEC MON ESPRIT"


JEAN-LUC BARBIER

48 ans, marié, quatre enfants,
rescapé de la scientologie

Pour le saxophoniste genevois Jean-Luc Barbier, dix ans de pratique intensive et au plus haut niveau de la scientologie n'ont pas débouché sur le bonheur promis. Déprimé et ruiné, il raconte l'histoire de sa dérive.

PAR JEAN-BLAISE BESENCON / PHOTOS DIDIER MARTENET
(c) L'ILLUSTRÉ 28 AVRIL 1999



Jean-Luc veut raconter son histoire, mais il s'attend au pire. "Si vous faites cet article, ils vont écrire pour m'attaquer, prétendre que je bats ma femme et mes enfants, que je triche avec les assurances sociales. Ils vont me faire passer pour un fou, pour un malade..."


C'est vrai que Jean-Luc Barbier est malade. Ses dix ans d'intense activité scientologue n'ont pas débouché sur le bonheur espéré. Pire, il a été exclu de la secte après y avoir laissé 240000 francs [suisses] et manifestement un peu de sa santé. Il vit aujourd'hui au bénéfice d'une rente AI complète et a bien du mal à trouver un psychologue qui l'aide à remettre son
âme à flot. "Pour les victimes de guerre ou d'une catastrophe aérienne, on met en place des structures de soutien, pour des gens comme moi, il n'y a rien du tout."


La secte, pourtant, a reconnu que son ex-membre avait pu être maltraité. Avant même le procès intenté par Jean-Luc, les scientologues défendus par les avocats Pierre de Preux et Jacques Barillon, lui ont rendu un peu plus de la moitié de la somme investie. Pas assez pour Jean-Luc, comme si l'argent était définitivement incapable de réparer le mal qu'on lui a fait.
Retour sur son engagement. Nous sommes à la fin des années 70. Jean-Luc Barbier est saxophoniste. Il joue dans les bistrots de Genève, mais aussi au Festival de jazz de Montreux avec CM4, un quartette prometteur emmené par le pianiste François Lindemann. La mode est au free-jazz, aux solos débridés et aux déclarations libertaires. Avec quelques copains, il jette les bases de ce qui s'appelle toujours l' AMR, une association pour la musique de recherche et improvisée... Difficile d'imaginer que le jeune musicien aux longs cheveux, volontiers coiffé d'un chapeau africain, se lie d'un coup à une secte peu réputée pour la liberté accordée à ses membres.

"Tout s'est passé de manière très progressive. On ne m'a jamais mis un pistolet sur la tempe. A l'époque, des copains m'avaient présenté un centre de dianétique. Avant 1982, on ne parlait pas du tout de la scientotogie comme d'une Eglise... Et puis ils m'ont fait miroiter des choses. Ils m'ont promis une meilleure mémoire musicale, davantage de succès... Ils venaient à mes concerts, ils m'aidaient à coller mes affiches." Parmi ce que Jean-Luc appelle "les appâts", il y a encore Chick Corea : le pianiste, qui participa à l'invention du jazz-rock au côté de Miles Davis, professe depuis longtemps son appartenance à la secte. "On m'a dit que je pourrais le rencontrer, les scientologues m'ont beaucoup chatouillé avec des choses comme ça".
En 1980, le nouveau membre est ferré. "On m'a proposé d'ouvrir un cabinet de dianéticien, j'ai acheté "le cours de dianétique". Jean-Luc s'engage. A fond, comme n'importe qui convaincu d'avoir trouvé une solution à l'essentiel de ses problèmes. "Et si tu n'as pas de problême, ils vont t'en créer rapidement"

Visiblement, Jean-Luc a du mal à revenir sur cette période. Au café, il s'inquiète constamment d'être écouté. Dans l'atelier où il travaille le piano, sa voix douce et son air tranquille ne trompent pas longtemps. Jean-Luc fulmine d'une nervosité douloureuse quand on l'interroge sur ce qui l'a séduit au moment de son engagement.


"A l'accueil, il y a une grande chaleur humaine... C'est assez maternel. D'un autre côté, la scientologie est très autoritaire, c'est plutôt paternel... Peut-être que si on a manqué d'une chose ou de l'autre..."

Encore une fois, Jean-Luc ferme les yeux, se concentre pour repasser le film de sa dérive. "Après que je me fus engagé, j'ai été viré de la radio romande, de l'AMR, de CM4. Je ne sais pas si c'est vraiment lié, mais tous les anciens amis se sont éloignés, c'est très mauvais, ça enfonce encore la victime d'une secte dans son délire"

A cette époque, le saxophoniste souffre déjà d'irritations chroniques de la gorge. "La scientologie interdit à ses membres d'aller consulter un médecin sans autorisation." Mais elle tient naturellement une recette de "purification" pour traiter la plupart des affections. "On m'a bourré de vitamines, de niacine; après, on m'a expliqué que c'était sans doute les mauvaises relations avec mon père qui empêchaient ma guérison parce qu'il était opposé à la scientologie. J'ai rompu avec lui pour essayer d'améliorer les choses" On ne saura probablement jamais si des antibiotiques prescrits à temps auraient évité le désastre, il n'empêche: aujourd'hui, Jean-Luc est incapable de souffler dans une flûte traversière ou un saxophone.

Au début des années 80, Jean-Luc n'en est pas encore là. Avant de se sentir victime, il devient d'abord un super petit soldat de la scientologie. Il décroche le grade prestigieux d'"officier d'éthique", celui qui "manie" ce que les scientologues appellent "la propagande noire". A force de cours, il atteint les niveaux secrets de la secte (OT6). "Tout au long du parcours, on nous vend le droit d'accéder à des cours confidentiels. Le piège, le leurre, le miel de toutes les sectes, c'est le secret. Seulement, quand tu découvres ce que c'est... Il n'y a rien du tout; et tout s'effondre!" Comme tous les membres, Jean-Luc s'est engagé à ne rien révéler des secrets. "On les trouve désormais sur internet*. C'est ainsi que les petites souris de l'électronique vont gagner contre l'éléphant de la scientologie".

Aujourd'hui, pour renouer avec le monde du travail, Jean-Luc donne quelques leçons de musique et des cours de peinture. Une activité que les scientologues lui avaient proposée quand il n'a plus pu jouer du saxophone. " Ils m'ont aidé à monter l'école et fourni une méthode." Au milieu des années 80, les cours marchent bien. Et comme Jean-Luc a besoin de toujours plus d'argent pour continuer son ascension dans 1a secte, on l'aide encore une fois et on l'incite à ouvrir d'autres cours de dessin, à Lausanne, à Zurich. A un certain moment, il dirige plus de trois cents élèves et une dizaine de professeurs. "La moitié des profs et des clients étaient scientologues, et c'est vrai que la méthode était rédigée par un artiste scientologue français. Je devais donc verser une partie de l'argent à la secte, mais je ne vois pas ce qu'il y a de scientologue dans l'enseignement de la perspective ou des ombres portées! J'ai compris à ce moment qu'ils voulaient faire main basse sur mon entreprise; là, j'ai dit non, j'ai craqué..."


Dans son salon, Jean-Luc a entassé son vieux matériel de scientologue. Il y a le fameux électromètre à propos duquel les experts de la police scientifique de Lausanne ont été incapables de trouver une utilité sérieuse sinon d'être vendu à tous les membres à un prix prohibitif. Et puis ces piles de bouquins rédigés dans le jargon caractéristique de 1a secte. "Ils t'embrouillent l'esprit, ils utilisent les mots dans un sens légèrement différent, même les juges n'y comprennent rien! Ce qui est certain, c'est qu'on ne trouvera jamais des mots comme ccrnpréhension, compassion, générosité, pardon, dans la prose scientologue. La secte au contraire, ordonne de mettre de côté les malades et les handicapés, il y a une affreuse idée de pureté, la dianétique c'est comme Mein Karnpf".


Ces éclats de colère sont salutaires pour Jan-Luc, un signe que, dix ans après avoir été exclu de la secte, il refait surface. "Je commence seulement maintenant à retrouver et à utiliser mes émotions. Dans la secte, on t'apprend à tout refouler, on devient indifférent aux autres. Je me souviens qu'un jour un scientologue m'a dit à propos d'une personne: "Le mieux, c'est qu'elle se suicide..." Eh bien, je n'ai eu aucune réaction, j'étais devenu parfaitement insensible, coupé de la réalité. On est obsédé par ces propres cours, trouver de l'argent pour payer les suivants. Et après chaque cours, tu deviens un peu plus paranoïaque. Finalement, il n'y a rien dans la scientologie qui va t'aider de manière durable."


L'artiste Barbier a aussi compris pourquoi la méthode avait aussi mal fonctionné avec lui. "Par nature, la scientologie te plonge toujours dans ce que tu as fait, jamais dans ce que tu vas faire. Cette pratique démobilise complètement les forces créatrices."


Si Jean-Luc témoigne aujourd'hui, c'est bien sur parce qu'il voudrait que les autorités contrôlent (ou mieux, interdisent) davantage cette drôle d'entreprise qui s'appelle Eglise. "Au moment du changement de nom, on m'a expliqué que c'était juste un moyen de payer moins d'impôts". Encore une fois, la discussion nous a ramenés à l'argent Et ça, on voit mal comment l'interdire!


Cest ainsi que certains continueront à s'enrichir et d'autres à se faire plumer, aussi longtemps qu'on n'aura pas balayé l'idée que le bonheur peut s'acheter.
-J.B.B.

back

Retour index général

Retour index articles généraux des médias